—Ah! que cette nuit de Noël, si chaude en ce pays, est énervante! Elle ne ressemble guère aux nuits froides des Noëls de France où les coeurs qui s'aiment se rapprochent, se groupent autour du foyer dans une étroite intimité, dans la douceur de la bonne nouvelle envoyée jadis à la terre....
Jean s'arrête dans une clairière, s'étend sur le sol et rêve. Les arbres, tout auprès, avec leurs lianes enlacées, le font penser à la Terrucole, aux grandes ronces qui attrapaient sa blouse autrefois. Non, non, pas de ces souvenirs! C'est défendu. Aurait-il pu vivre s'il s'était laissé aller à réfléchir? Où est le flacon qui lui sert à étouffer ces retours vers un passé trop cher encore. Malheur! Il l'a laissé là-bas, il l'a oublié dans sa hâte de fuir. Comment s'étourdir sans lui?...
Que va-t-il faire, maintenant qu'il a secoué le joug de son oppresseur? Pourra-t-il se passer de cette volonté tyrannique qui, après tout, était un soutien? Qu'entre-prendra-t-il pour gagner son pain? Bah! il ne sera pas embarrassé; il connaît plusieurs métiers; il ne sera jamais plus malheureux qu'il n'a été. Tiens! une étoile filante! Celle qui conduisait les mages devait marcher plus lentement. Bon! encore ses histoires! Il se lève. La cloche du couvent des Pères de Saint-Louis sonne dans le lointain. Oh! les cloches du pays, celles d'Angaïs, le frais village couché dans la plaine verdoyante, quel son argentin elles avaient quand leurs voix pures montaient, ainsi qu'une prière! Un essaim de souvenirs s'éveille en lui. Impressions d'enfance, toutes fraîches encore, qui dormaient, ensevelies, au fond de son coeur. Il revoit les clairs matins du dimanche où, par le chemin d'Henri IV, bordé de vieux châtaigniers, il descendait à la messe, suivi de la jolie «Maï», vêtue de son long capulet noir. Elle a l'air si fin et si doux dans son vêtement de deuil! Les voisines la saluent avec respect comme elle passe, modeste, digne, retirée en son chagrin ainsi qu'en une forteresse. L'après-midi, que c'était amusant d'aller, avec Peyroulin, regarder voler les quilles dans le «quillier» ensoleillé et bruyant où retentissaient le choc de la boule et les cris des joueurs. Ah! les radieuses journées où tout chantait en lui avec le carillon joyeux!
—Tais-toi, musique du diable, assez! Il faut chasser cela! Je m'abrutis à rester ainsi tranquille, sans pipe ni alcool,—dit-il à haute voix, en se levant vivement.—Pourquoi, ce soir, suis-je si capon? Que se passe-t-il donc en moi? Aurais-je peur? De qui? De quoi? Je ne sais. Je tremble, mon coeur bat. Marchons, marchons vite, l'exercice va faire passer: cela; je laisserai loin derrière moi, ces idées stupides. Mais ses pensées le suivent, s'attachent à ses pas comme les chiens après leur proie.
«Noël, Noël!» répètent les cloches. Les mages, les bergers, l'enfant Jésus, toute la naïve et merveilleuse histoire se retrace à sa mémoire. Il revoit la «Maï» au doux visage, il entend les chants berceurs qui l'endormaient sur son sein!
Il ralentit le pas. Quel abîme entre le petit garçon qu'il était alors et l'homme qu'il est à présent! Le mal est entré en lui en maître depuis qu'il a renoncé à le combattre; il est devenu sa proie. Son péché s'est personnifié, a pris corps, lui semble-t-il, dans Antoine, son conseiller de perdition. Mais celui-là, au moins, n'aura plus désormais de prise sur lui, il a secoué son joug à jamais. Il le hait, maintenant, autant qu'il l'a aimé, jadis.
Combien n'a-t-il pas souffert depuis que, s'enfuyant du bureau où Georges l'avait enfermé après le vol, il était tombé sanglant, affolé de terreur, aux pieds de, son complice qui l'attendait, se doutant que les choses allaient mal. Ils avaient fui, laissant bien vite derrière eux les rares passants groupés, que le bruit de sa chute avait attirés, et le sergent de ville qui les regardait d'un air hébété. Pendant huit jours ils s'étaient cachés dans une petite île du Gave dont les oseraies touffues leur offraient une sûre retraite. Ils en sortaient, la nuit, pour se procurer de la nourriture et pour regagner une chambre qu'Antoine avait louée dans une auberge reculée et louche, hantée par des contrebandiers et des Espagnols pouilleux. C'est là qu'était le dépôt des marchandises volées qui emplissaient plusieurs grandes caisses.
—Petit, tu es perdu, lui avait dit un jour le tentateur. Si l'on te pince, tu es mis en prison, condamné, flétri à jamais: un homme à la mer, quoi! Je pars pour la Nouvelle-Calédonie, où un de mes amis est déjà depuis quatre ans. Viens-tu avec moi? La pacotille que j'emporte et que tu m'as aidé à ramasser nous servira de fonds, pour commencer. Nous la vendrons là-bas et en ferons une jolie somme. Dans ce pays, pour un morceau de pain, on a de la terre en veux-tu en voilà. Le climat est si doux que les maisons, légèrement construites, ne coûtent presque rien. Nous aurons du bétail tant que nous en voudrons avec une poignée d'or; il se nourrit et se garde tout seul, paraît-il, sans fourrage ni étables. Enfin, c'est un pays de cocagne. J'ai mon idée, tu verras; nous réussirons; nous ferons une grosse fortune. Il faudra travailler dur, par exemple, mais cela ne te fait pas peur, je le sais. Dans dix ans tu peux revenir en France riche comme un Nabab! La petite histoire du père Montbriand sera oubliée; d'ailleurs, si le coeur t'en dit, tu lui restitueras l'infime capital que tu lui as emprunté, un peu de force, il est vrai. Tu retrouveras ta mère, jeune encore, et tu lui offriras une vie toute dorée et douce: cela t'aidera un peu à obtenir son pardon. Tandis que, maintenant, mauvaise affaire! Quand, une fois, on a goûté de la prison, on ne peut plus se relever, on est fichu!
Il l'avait écouté, il l'avait suivi... Oh! qui dira jamais la cruauté de cet esclavage, la perfidie de cet homme menteur! S'il avait su, grand Dieu! tout n'aurait-il pas mieux valu que cet exil auprès de ce compagnon qui l'avait déçu, trompé, qui lui avait fait connaître la déchéance, le mépris, la haine?
Enfin, il l'a quitté, et pour jamais. Où aller maintenant? Où? Mais il n'y a pour lui qu'un pays possible au monde, la France; et, dans la France, qu'un endroit, le Béarn; et, dans le Béarn, qu'un seul être, sa mère.