Oui, soudain ses hésitations, ses scrupules tombent. Il ira la trouver, la Maï abandonnée, il implorera à genoux son pardon, il se traînera à ses pieds, s'il le faut, le front dans la poussière. Il lui dira: «Dis-moi des injures, bats-moi, tue-moi si tu veux, mais pardonne-moi! Je ne puis plus, je ne veux plus vivre ainsi, loin de toi; je souffre trop. Oh! Maï! Maï!»
De nouveau il se jette sur l'herbe épaisse, des larmes abondantes tombent de ses yeux. Qu'il y a longtemps qu'il n'a pleuré! Que cela fait du bien de pleurer! Ses yeux arides, ses pauvres yeux aux paupières brûlées, habitués à voir le mal, en sont comme purifiés; son coeur desséché s'attendrit. Il pleure, il pleure longtemps, étendu sur la terre, la tête enfouie dans ses mains rudes.
Le sifflet du maître retentit de nouveau. «Va, va, murmure Jean, se relevant avec une joie délicieuse, fâche-toi tant que tu voudras, cela m'est bien égal. Que d'autres répondent à ton appel impérieux, il ne me trouble plus, il est pour moi comme le cri du hibou dans la nuit. Adieu; j'étais un condamné volontaire, je suis libéré maintenant, moi aussi; j'ai rompu ma chaîne, je suis libre, enfin, libre!
Sa résolution est prise, il se dirige vers Nouméa; un bateau part dans deux jours; il se cachera en attendant, et le prendra. Il a en poche quelque argent, peu de chose, il est vrai, mais il se souvient qu'un homme de la fabrique, envoyé à la ville pour une affaire, en est revenu en disant qu'on cherchait un cuisinier pour le paquebot, celui du bord ayant pris les fièvres.
Il connaît le métier, les concurrents sont rares, il sera peut-être engagé.
D'un pas ferme et rapide il se met en route, sans jeter un regard en arrière sur ce qui représente pour lui le passé maudit, et va devant lui, vers l'avenir, vers le rachat.
V
LE RETOUR
«Tais-toi, le ciel est sourd, la terre le dédaigne.»
(Le vent froid de la nuit),
(Poèmes Barbares).
LECONTE DE LISLE.