Le bois est solitaire. La lune, dans son plein, éclaire l'étroit sentier qui passe au milieu des hautes fougères brûlées. Les chênes noueux, rabougris, chauves de leurs feuilles, ont l'air de petits vieux transis, se chauffant à ce paie soleil de rêve. Rien ne bouge. Les lapins et les lièvres, qui, au matin, vont broutant dans la rosée, et, le jour, traversent furtivement le chemin, pelotonnés au fond des terriers, attendent l'aurore; les reinettes vertes dorment au fond des fossés. Sur la mousse, à gauche, une grande forme noire est étendue immobile.
Soudain, une brise froide se lève et fait frissonner les fougères et les rares feuilles sèches restées aux arbres; un hibou quelque part, tout près, pousse son cri lugubre. La forme noire remue, se dresse, se lève, c'est un homme. La lune éclaire en plein son visage décharné, où deux grands yeux bleus, sauvages et hagards, brillent comme des vers luisants dans les broussailles d'une chevelure fauve. Il est misérablement vêtu; sa veste d'alpaga, jadis noire, tournée au vert, est bien légère par cette nuit de fin décembre; son pantalon est déchiré dans le bas. En même temps que son gros bâton, il ramasse un chapeau de paille défoncé qu'il met sur sa tête, et s'en va d'un pas chancelant, ombre errante et pitoyable, dans la route blanche.
—Sacré froid! murmure-t-il en soufflant sur ses doigts engourdis pour les réchauffer. Quand je pense qu'à cette heure il y a des gens bien vêtus, bien au chaud dans des maisons fermées, étendus sur des fauteuils rembourrés, devant un feu brillant, digérant quelque bonne dinde truffée, tandis que je grelotte sous mes haillons, que j'ai pour lit le tapis des lapins, pour abri, le plafond des chouettes; et encore, les lapins, les, chouettes, ça a des terriers, des nids, ça mangé à sa faim! Bon sang de bon sang, cela me rend fou, je deviens enragé, féroce comme les loups, mes frères, les seuls qui soient aussi gueux que moi. Tant pis! Je ferai comme eux, et gare à qui me résistera! J'ai des dents longues, des crocs, moi aussi; je suis affamé, je veux manger, me repaître et jouir à mon tour... Assez, assez d'hésitations, Jean, mon garçon, assez de scrupules, de bêtises!
Ah! les ignobles repus! Ils me repoussent parce que j'ai faim et que mes habits en loques cachent à peine mes os! Comme c'est juste, ça! Si j'avais de belles frusques et la panse ronde, ils me feraient des risettes. Dire que personne n'a voulu de moi, personne! Qu'ai-je donc dessus qui met les gens en défiance? Verrait-on sur mon visage... Bah! des blagues!
Il n'y a pas de justice! Celui qui m'a poussé au mal vit heureux, riche, sans remords, le gredin, et moi je porte seul la peine. J'avais tout quitté; plein de bonnes idées, je venais demander pardon à ma mère et passer le restant de ma vie avec elle. J'étais décidé, oui, Dieu m'est témoin, bien décidé à devenir un bon sujet, à travailler dur pour réparer le mal que je lui ai fait. Après un voyage terrible, où je me suis crevé, privé de tout, pour ne pas arriver à elle les mains vides, je cours à la Terrucole. Malédiction! La maison est fermée, la voisine, mère de Peyroulin, morte; celui-ci parti pour les Amériques avec son père. Je m'informe: personne ne sait ce qu'est devenue ma mère. Il y a des années qu'elle a quitté le pays: Je descends dans la plaine, je fouille les environs à dix lieues à la ronde, je questionne tout le monde: personne ne l'a vue, personne ne se souvient d'elle. Désespéré, sans le sou, je reviens dans mon village, je demande du travail: tous me tournent le dos. Comment donc! le fils à la Jeannotte, qui a volé son patron à Villeneuve autrefois, pourquoi pas un galérien, alors? Ouste! à la porte, et plus vite que çà! Je veux parler, expliquer: on ne m'écoute même pas! Je vais en ville, j'essaie de me placer n'importe où, n'importe comment, cuisinier, domestique, garçon boucher, commis, manoeuvre; partout la même grimace en voyant ma tête, toujours la même question: vos papiers, vos certificats? Comme si j'en avais, moi, des papiers, des certificats! Ah! ils sont plus sauvages, ces chrétiens-là, plus féroces, plus cannibales que les cannibales, là-bas, à la Nouvelle. Au moins, ceux-là, ils vous engraissent avant de vous manger! Alors, quoi, faut voler encore pour vivre?
Pourtant, je n'étais pas méchant, moi, ni exigeant. Avec du pain tous les jours et un peu d'amitié, j'étais content. Je n'aurais fait tort à personne. Mais c'était trop pour moi, cela encore! Rien du tout, voilà quelle est ma part en ce monde. Rien, est-ce assez, je vous le demande?
L'homme s'était arrêté. Son regard fou semblait s'attacher à un interlocuteur invisible. Il avait saisi le tronc d'un jeune chêne et le secouait comme pour en obtenir une réponse. Brusquement, il le lâcha, reprit sa marche vacillante et sa sourde plainte.
J'ai tendu la main, j'ai mendié de maison en maison: on me jette un vieux morceau de pain et on me fait partir bien vite: si j'allais prendre quelque chose hein! Marche donc, va-nu-pieds, vagabond, ne t'arrête pas: il n'y a pas d'asile pour toi! Mange l'air du temps, bois la pluie du ciel, c'est assez pour toi, misérable!
Eh bien! puisqu'ils croient que je suis un voleur, je le serai; j'ai pris autrefois pour les autres, je prendrai pour mon propre compte, maintenant. J'en ai assez, de mâcher de la vache enragée, de tremper des croûtes dures dans l'eau des ruisseaux, de croquer des fruits verts ou des châtaignes crues. C'est malsain l'eau pure, c'est plein de petites bêtes, des microbes, qu'on appelle. Le monde est mal fait. Les uns ont trop de tout, jusqu'à en être malades, et moi j'ai pas de quoi ne pas mourir de faim. C'est il bien, cela? Y en a qui disent que cela ne durera pas et que, bientôt, il y aura un grand chambardement, qu'alors pauvres et riches seront tous pareils, qu'il y aura du bonheur pour tout le monde. Ah! ouatte! Quand? En attendant, faut-il claquer? Sale machine que cette terre, sale bon Dieu qui voit tout cela et reste bien tranquille dans son ciel! N'est-ce pas lui-même qui me pousse au mal? Eh bien! va pour le mal!
Voici le petit bois, là, sur la hauteur. Mais où est la maison de la vieille? Elle est calée, m'a-ton dit, la sorcière! Paraît qu'elle a un magot caché quelque part dans la baraque. Sacrée égoïste! Pourvu qu'elle aille à la messe! Je me cacherai, puis, dès qu'elle aura détalé, ni vu, ni connu, j'enlève la pie au nid. Qui donc saura que c'est moi? Je n'ai rencontré personne en traversant le village; et, dans ce bois, sauf les lapins et les grenouilles... L'affaire faite, j'achète habits, chapeau, souliers, je vais chez un perruquier et me voilà honnête homme; je trouve un emploi, je suis sauvé! C'est simple et limpide! Vaut-il mieux tourner l'oeil dans un coin pour être ensuite ramassé comme une charogne par quelque paysan ivre revenant du marché? Si je rate le coup, j'ai ici un vieux camarade qui parle peu mais bien: mon revolver. Il sera temps, alors, de lui faire dire deux mots à mon oreille.