Bon! la lune se cache: un témoin gênant de moins. Cette petite lumière, là-bas, ce doit être la maison. Allons, courage! Examinons les lieux et attendons. Si elle n'allait pas à la messe, tout de même! Bah! ces bicoques, ça ferme à peine, et les vieilles, c'est faible, ça ne se défend pas. Oui, et c'est là le chiendent, ça pleure, ça tremble... Elle est capable de passer comme un poulet. Je la bâillonnerai, d'abord, sans lui faire du mal, pour quelle ne braille pas, puis je la rassurerai, je lui expliquerai... Pour qu'elle te dénonce, après, et te fasse prendre... Sotte affaire! J'aimerais mieux attaquer des taureaux dans la brousse! Mais non, faut en finir. Allons-y! Voici la cahute. Observons...

Jean était arrivé sur le sommet de la butte couverte de chênes dépouillés, sorte de belvédère naturel d'où l'on apercevait vaguement la plaine de Bilhère perdue dans la nuit. Quelques lumières se détachaient dans les ténèbres. Derrière le bois, accotée à lui, une petite maison s'élevait, modeste et solitaire. Posée de champ sur le sentier, elle offrait aux passants son étroite façade blanche percée de deux fenêtres, son toit d'ardoises noires rabattu devant, tombant bas de chaque côté comme un capulet de veuve. Un jardinet, aux carrés de légumes bien cultivés, longeait la partie principale, donnant sur la plaine, où était la porte d'entrée. On distinguait les formes irrégulières d'un bûcher et d'un poulailler derrière la maison. Une faible lueur éclairait la fenêtre donnant sur le chemin. L'homme ouvrit sans bruit la porte du jardinet, s'approcha et regarda.

—Il y a une gosse! murmura-t il. Quelle déveine! Je ne savais pas cela! Allons, un autre poulet à ficeler!

Deux personnes, en effet, étaient assises dans l'âtre de la petite cuisine proprette: une fillette de dix ans à peu près, blonde, menue, jolie, et une femme âgée, vive encore d'allure, mais le front entouré de bandeaux entièrement blancs.

Où donc le misérable a-t-il vu ces traits réguliers, si délicats, mais si ridés qu'ils en sont effacés, comme un dessin couvert de mille fines ratures?

Elles sont charmantes à voir ainsi, l'aïeule, sans doute, et la petite-fille: la première, assise sur une chaise basse, l'autre, sur un escabeau de bois tout près, tout près. L'enfant, tournée vers la femme, les coudes appuyés sur ses genoux, une main sous son menton, lève sur elle son gentil visage confiant et présente ses pieds nus à la flamme. Les lèvres de la vieille remuent. Elle doit raconter une histoire. L'homme tend l'oreille. Non, elle chante! Oh! que ce chant est doux! Que la voix est pure et fraîche encore! Le coeur du malheureux est chaviré. Où a-t-il entendu cet air-là? Il semble monter en lui d'un passé lointain, lointain, traverser et écarter des brumes amoncelées. Brusquement le voleur tressaille des pieds à la tête, le souvenir lui revient: c'est un Noël et c'est sa mère qui le chantait jadis! Il faut qu'il l'entende de nouveau, et mieux, avec les paroles. La porte donnant sur le bûcher est ouverte. A pas muets, de son pas de traqueur de bêtes, il pénètre sans bruit dans le fond obscur de la cuisine et se glisse derrière le grand lit dont les rideaux à carreaux bleus et blancs le cachent, tout en laissant voir ce qui se passe. Les deux femmes, absorbées l'une par l'autre, ne s'aperçoivent de rien.

—Encore, Maï, dit l'enfant, encore, je te prie, ne sais-tu pas d'autres Noëls?

—Si fait, j'en connais un autre, un seul.

—Pourquoi ne me l'as-tu jamais chanté?

—Parce que cela me faisait trop de peine.