—Je vous fais pardon, Madame, dit l'homme, tout honteux de troubler la jolie fête de famille. C'est pas pour moi, c'est pour ce pauvre mal en point de père Lecointre. Il est tombé d'une attaque en sortant du cabaret, ce matin, et il est quasiment mort à c't'heure. Et sa femme m'a dit comme cela: «Voisin Leblanc, allez donc prier M. le Ministre qu'il vienne voir mon pauvre homme qui est bien peu en état de paraître devant le bon Dieu; qu'il vienne pour l'amour du Christ: s'il mourait sans avoir entendu une bonne prière, je ne me consolerais jamais.» Et je suis parti, car la pauvre vieille me fendait le coeur tant elle pleurait; mais je vois que je tombe bien mal ici, dans cette fête.

—A-t-on fait chercher le médecin? demande grand'-mère.

—Non, on ira demain matin. C'est qu'ils se font payer gros quand on les dérange la nuit, et avec ce temps, les médecins.

—Alors le danger n'est pas très pressant, dit la jeune femme: tu pourrais bien attendre le jour toi aussi, Fred, comme le médecin... Mais un regard sévère de son mari la fit s'arrêter, confuse.

—J'irai, dit-il simplement.

—Vous savez qu'il neige à gros flocons; les chemins disparaîtront bientôt, la nuit est horrible; pas une étoile ne se montre: vous vous perdrez, Fred. Pensez à mon anxiété, à celle de votre femme, de vos enfants: on a tant besoin de vous ici; songez-y—dit grand'-mère, suppliante.—Au moins vous retournerez avec Monsieur Malprat, ajouta-t-elle en s'adressant au visiteur.

—Ah! non, par exemple! Je vais coucher à l'auberge; je ne m'aventurerai pas une seconde fois sur la neige, surtout maintenant qu'il fait nuit. Je fais ma commission, moi; mais, si j'ai un conseil à donner à Monsieur le Pasteur, c'est de patienter jusqu'à demain lui aussi. Nous partirons ensemble. Alors, pour sûr, nous nous tirerons d'affaire.

—Et si Lecointre meurt cette nuit?

—Tant pis, ma foi! ce sera pas de notre faute. Il avait rien qu'à ne pas se griser au cabaret comme un pas grand chose qu'il est, pour être saisi par le froid, à son âge!

—Lucie, ma chérie, aie la complaisance de préparer ma grosse pelisse fourrée, mes bottes pour la neige, le fez que tu m'as porté de Nice, l'an dernier, il tient bien chaud, mes gants de laine. Vous, Mariette, vite un morceau de n'importe quoi, là, sur le coin de la table, je vous prie. Puis j'irai seller Ali et nous partirons. Il est six heures; à cause de la neige, même en marchant bien, nous ne serons pas arrivés avant minuit; nous attendrons le jour pour repartir, et nous serons de retour demain, vers l'heure du déjeuner.