Et, emmitouflé dans sa pelisse fourrée, ses beaux cheveux noirs cachés à moitié sous son fez rouge, le pasteur quitta la chambre, les yeux rayonnant de jeune vaillance et de bonté.
II
Dans l'écurie, Ali sommeillait, bien au chaud, sur une épaisse litière. On lui avait donné double ration d'avoine pour qu'il eût, lui aussi, sa petite fête. En entendant ouvrir la porte, il dressa la tête et se mit à hennir avec inquiétude. Bien sûr, on ne songeait pas à le faire sortir, à l'heure où tout, dort, dans la nuit glacée!
C'était un petit cheval arabe, délicat et fier, une bête de race, achetée à vil prix dans un marché des environs. Comment avait-il quitté ses sables dorés pour ce climat rude, nul ne le savait. Vif et intelligent, il comprenait tout, il aimait son maître, obéissait à sa voix, et, quand il le portait, ne faisait qu'un avec lui.
—Allons, mon pauvre Ali, il faut partir, vois-tu, dit le pasteur en le sellant; je n'aime pas la neige plus que toi, vieux camarade! Comme toi, je suis du pays du soleil, et le froid me glace jusqu'au coeur... C'est dur de quitter ce soir litière et coin de feu; mais mon maître, à moi, commande; donne ta tête fine, mon ami, et partons.
La lourde porte de chêne à gros clous rouillés retombe pesamment, et son bruit retentit dans tous les coeurs.
Le village, à demi enseveli dans un épais duvet blanc, dort. Pas un rayon ne filtre à travers les contrevents soigneusement clos. Le petit cheval marche vaillamment; il relève ses jambes nerveuses qui s'enfoncent sans bruit dans l'épaisse couche blanche. La neige tombe à gros flocons lourds. Cheval et cavalier sont bientôt tout blancs. Ils avancent lentement, semblables à des ombres errantes, et leur silhouette fantastique se perd dans la nuit.
Ils vont, ils vont sans s'arrêter; ils traversent des bois, des champs, des villages; ils montent, ils descendent, ils remontent. Le froid, un froid toujours plus intense et plus profond, les pénètre jusqu'aux moëlles. Il semble au ministre qu'il n'est pas sur la terre, qu'il marche dans un pays de rêve, sur un linceul immense, enveloppé dans un suaire glacé. De sa main engourdie, il flatte sans cesse la bête dévouée et courageuse.
—Avance, Ali, avance encore, mon ami, nous approchons: tu auras bientôt une grosse ration d'avoine et une bonne litière.
Tiens! où donc est le poteau qui marque le croisement des chemins? Enseveli, sans doute. Voici bien un arbre; il ressemble au hêtre qui se trouve au coin de la route, mais qu'est devenue la haie du champ qui la borde? Disparue sous la neige, peut-être aussi. Se serait-il trompé? Non, pourtant, ce n'est pas possible. Il a fait si souvent cette course qu'il irait les yeux fermés, lui semble-t-il. Bientôt il verra la ferme des Lambert; il sera tout près d'arriver, alors. Courage!