—Le grand Bidard, tu sais, qu'est noir comme un' taupe et qu'a deux dents cassées devant, que, même, c'est très commode pour tenir la pipe, y connaissait mon père, y ont fait quasiment le tour du monde ensemb'. Y me prendra sur son bateau, dans deux ans. J'en aurai quatorze: faut ça, pour être assez fort. J'suis trop plat, encore, paraît, j'filerais entre les planches. C'est vrai qu' c'est pas le fricot que j'mange qui m'gonfle! Toi, t'es plus rembourré que moi, ça fera ren qu' tu sois pas si vieux. Et ce qu'on rigolera, nous deux!
—Deux ans! attendre encore deux ans! murmura Raymond en soupirant. Il fixait son regard sur le visage blême, en lame de couteau, sur les petits yeux perçants et verts de son ami, pour voir s'il disait vrai, et le suivait distraitement. Il pensait à cet avenir, si tentant mais si lointain, sur la mer attirante. Ah! pourquoi ne pouvait-il pas s'élancer tout de suite vers cet inconnu tant désiré?
Ils étaient arrivés à la plage. Grimpés sur les rochers que la mer abandonnait peu à peu, ils fouillaient les «lagottes» du bout de leurs bâtons pointus. Les crabes peureux se cachaient hâtivement sous les pierres; mais les enfants, habiles à les découvrir, tout gris entre les fentes grises, emplissaient le «bayot».
—Dis-moi, c'est-y bien dur les premiers temps qu'on est mousse? demanda Raymond.
—Pour sûr, bonnes gens, qu'on est pas couché su d'la plume et qu'on n'vous sert pas vot' chocolat tout chaud dans vot' lit, l'matin, comme ces flemmards de baigneurs qu'étaient près de cheux nous, c't été—en v'là un beau! tiens! trape-le donc, il s'en vient vers toi! Ah! le singe! le voilà ensauvé! Mazette, va!—Par exemp'e, faut pas avoir des rhumatis, ni une asiatique, faut savoir grimper aux mâts comme les chats aux arbres. Moi, ça me va.
—Et moi aussi, je suis leste.
—Et pis, y a la noyade.
—La noyade?
—Oui, ou le baptême, comme tu voudras: histoire de vous faire faire connaissance avec la mer. Les matelots vous attachent par le milieu du corps avec un bon câble et vous jettent à l'eau comme un harpon: débrouille-toi, mon petit! De temps en temps, le patron tire la corde: «La soupe est-elle trop salée?» qu'y demande. Si vous avez la frousse, y vous laisse mijoter pus longtemps. Sinon, au bout d'un quart d'heure, vingt minutes environ, y vous tire. Quand on a ainsi bu cinq ou six fois à la grande marmite, on sait nager, si on n'est pas une andouille. Le chiendent, c'est qu'y a les requins qui vous avalent comme une pistache. Lorsqu'on veut vous ramener à bord, ni vu ni connu, mon ami, y a pus ren au bout du filin; seulement, sur la mer, tout juste un peu de rouge. Mais c'est rare pourtant: y ne disparaît guère pus de vingt sur cent de ceux qui vont à l'eau. Mais, quoi? On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs!—Pige-moi ce gros père!—Et pis, y a les quatre-vingts qui se tirent d'affaire: on peut être de ceux-là! Le plus fichant, pour moi, c'est la peau-bleue. Ah! par exemple, j'en aurais peur.—Oh! le sacripant! il m'a échappé!
—La peau bleue! qu'est-ce que c'est que ça?