Il avait faim, mais il ne songeait guère à manger. Quelque chose lui serrait la gorge à l'étouffer. Il sortit sa tête de dessous le foin, une tête très pâle, où des yeux clairs brillaient, hagards, dans l'obscurité.

Alors c'était vrai, vrai de vrai, on en avait assez de lui! Son père nourricier et Nestor le détestaient, il le savait depuis longtemps; ne lui répétaient-ils pas toujours les mêmes humiliantes paroles: qu'il leur était à charge, qu'il mangeait plus qu'il ne travaillait? Mais sa nourrice, jusqu'ici, le défendait faiblement. Aujourd'hui, elle l'abandonnait. Ce qui l'avait émue, d'abord, ce n'était pas la peur qu'il fût noyé, c'était la crainte des ennuis qui résulteraient de sa mort, le bruit, les gendarmes, les fouilles dans la maison. Débarrassée de ce souci, elle acceptait l'idée qu'il ne reviendrait pas et, tranquillement, prenait sa soupe, comme si sa vie, à lui, ne venait pas d'être arrachée!

Ah! comme il l'aimait pourtant, cette ingrate, cette cruelle qui, après l'avoir si longtemps protégé, le laissait s'éloigner sans un regret, sans un mot de rappel! Tant de liens rattachaient à elle! Il se souvenait de telle caresse qu'elle lui avait faite dans son enfance, de telle intonation plus douce de sa rude voix, qui lui avait délicieusement dilaté le coeur. Il se disait, parfois, en regardant sa figure grossière et hâlée sous la sévère quisnotte noire: «C'est vrai, pourtant, je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni oncle, ni tante, ni cousin, ni cousine, comme les autres, mais j'ai ma nounou. Ce sont ces bras qui me portaient quand j'étais trop petit pour marcher, c'est sur cette poitrine que j'étais bercé, que je m'endormais. C'est son lait qui m'a nourri. Elle pouvait me mettre dehors, m'abandonner: elle ne l'a pas fait: elle est bonne. Et il trouvait je ne sais quel charme à ce visage si dur, pourtant. Elle était pour lui, à défaut d'une autre, meilleure et plus chère, celle auquel l'être jeune a besoin de rattacher sa vie, le rameau qui porte le bouton naissant, la direction, la protection, l'abri. Et il fallait s'éloigner d'elle!... S'il avait pu la voir, se levant hâtivement pour cacher son assiette presque pleine, et essuyant une larme du revers de sa rude main...

Oui, il fallait partir puisqu'elle avait assez de lui. Quelque chose de plus fort que toutes les raisons le décidait brusquement. Mais où irait-il? La bohémienne l'avait repoussé, il était trop jeune pour être mousse, trop faible pour se placer comme domestique. Partout, hélas! encore, il mangerait plus qu'il ne travaillerait; partout il serait un fardeau. Qui donc l'aimait dans ce monde si grand, lui, si petit! Blaireau, peut-être, et encore... Justement un froissement dans le foin lui apprit que le chien le cherchait. Il s'approcha, bondit vers lui, la queue frétillante, la langue pendante de plaisir. Il le regardait de ses bons yeux d'or, phosphorescents dans l'obscurité. Il allait japper, comme pour lui demander ce qu'il faisait là, à jouer, tout seul, sans avertir les camarades, au lieu d'aller à la soupe comme les autres. Mais l'enfant lui dit à voix basse: «Tais-toi, Blaireau, on veut me batt', tu me ferais prend'!» Le chien se tut, et, comprenant que son ami avait du chagrin, se mit à lécher sa main tendrement. Raymond entoura de ses bras le corps frémissant de la bonne bête, y appuya sa tête brûlante et éclata en sanglots.

Ah! où aller, où aller? L'instituteur, qui l'aimait tant autrefois, quand il était son élève docile et appliqué, ne lui rendait plus son salut, depuis le jour où Nestor avait faussement accusé son frère de lait d'avoir mangé les belles pêches, gardées avec tant de soin dans l'espalier du jardin de l'école.

—Qui a fait le coup? avait demandé le maître, de sa grosse voix qui imposait le respect à la bande indisciplinée.

—Ce doit être le nourrisson de la Poupin, avait dit quelqu'un.

—C'est lui, affirma Nestor. Je lai vu, il était avec «La Seiche».

Ce nom de «La Seiche», larron fieffé, que Raymond avait le tort d'avoir pour ami, avait décidé l'opinion contre lui. Et puis, d'après la logique humaine, si injuste souvent, le menteur et le voleur devait être le petit pauvre, élevé par charité, envieux, par conséquent, et non pas un de ces enfants heureux et choyés. Raymond avait eu beau protester, on ne l'avait même pas écouté. Le maître avait ajouté tristement:

—Je n'aurais jamais cru cela de toi, mon enfant—et n'en avait plus, reparlé. Mais le pauvre garçon gardait au coeur un chagrin autrement cuisant que s'il avait été puni.