Une rancune lui était restée de se voir injustement accusé sans qu'il lui fût seulement permis de se défendre. Il en voulait à ses camarades, à ces heureux gaillards qui, tous, avaient une maison, une maman, un nom, qui n'étaient le «nourrisson» de personne.

D'ailleurs, bientôt, à son grand regret, il n'allait plus à l'école dont il aimait la vaste classe aérée, claire, ornée de gravures pour les leçons de choses, et de grandes cartes de géographie où il cherchait les magiques noms des mers lointaines qu'il parcourrait un jour. Il n'avait plus la fierté, lorsqu'il avait bien travaillé, d'accompagner le maître dans la salle de la mairie, sorte de cuisine carrelée, dont les murs blanchis à la chaux étaient cachés par les casiers en planches des registres; où, sur la vaste cheminée, trônait un buste en plâtre de la République au-dessous d'un portrait de Monsieur Carnot.

Alors, de plus en plus, il s'était lié avec Jules Nourrit, surnommé «La Seiche» à cause de sa maigreur extrême, un vaurien sûrement, mais un malheureux comme lui. Il était bon, au moins, celui-là. Il ne l'appelait pas de noms infamants. Resté seul d'une famille de pêcheurs avec sa vieille grand'mère qu'il adorait, il avait, lui aussi, quitté de bonne heure l'école pour gagner son pain. Il travaillait lorsqu'il trouvait de l'ouvrage, faisant tous les métiers, péchant, et même «chopant», comme il disait, de ci, de là, quand il n'y avait rien au logis. Plusieurs fois il avait entraîné Raymond à mal faire. Ensemble n'avaient-ils pas volé la dinde de Monsieur le curé, une belle bête, ma foi, fine et bien en chair; que la vieille Angèle engraissait avec amour pour le réveillon, l'année dernière! Depuis lors, le prêtre, si bon jusque-là, lui gardait rancune.

—Ce nourrisson de la Poupin, avec sa ligure de chérubin, m'a bien trompé, disait-il en secouant sa tête grisonnante. Il tournera mal. Bon chien chasse de race, mauvais chien vole d'instinct.

Certes, le pauvre petit n'avait pas mangé un seul morceau de la bonne dinde, mais la grand'mère s'en était régalée huit jours durant; et, comme disait son ami:—«Autant valait qu'elle fût dans sa vieille carcasse que dans la grosse panse à Monsieur le curé.» Raymond trouvait ce raisonnement très juste et n'avait aucun remords de sa mauvaise action.

II

Depuis longtemps déjà le bruit avait cessé en bas. Le paysan et sa femme s'en étaient allés chacun à ses occupations, Nestor s'était échappé pour rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se réveilla, frotta ses yeux, et se demanda pourquoi il était là, dans le grenier, blotti dans le foin. Tout-à-coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleuré, qu'il s'était endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il être? Le soleil descendait à l'horizon. L'enfant se pencha sur la trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans être vu, c'était le moment. Bientôt la Poupin reviendrait pour préparer le repas du soir. Il descendit par l'échelle qui faisait communiquer le grenier avec l'étable. Les vaches sommeillaient en ruminant; La Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indifférent comme il passait, et reprit son rêve de bête repue. La cour était vide. L'enfant se glissa furtivement et gagna la porte. Où allait-il? Il n'en savait rien: «là-bas», ainsi que le disait la bohémienne, «partout», excepté où l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage, confident de ses rêveries enfantines, sur les champs déserts, la ville lointaine, la mer aimée et ingrate qui le repoussait, la route décevante qui ne lui avait pas apporté ce qu'elle lui avait promis, sur toutes ces choses familières qu'il voyait pour la dernière fois et qui lui paraissaient, à cause de cela, changées, plus belles, plus attendrissantes, se sentant tout autre lui-même.

Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse sépare les maisons très blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision radieuse lui était apparue, adieu à la fontaine et à sa grille déjetée, si commode pour «faire à la souplesse» avec La Seiche et les autres gamins, ses camarades. Adieu à Pitard, le gros boucher, brave homme qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa carriole.—Il finit de dételer son cheval dans la cour, près de la maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres balsamines et de poussiéreux ricins, l'été.—Adieu à la boulangère, Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu à l'école, à la classe, fraîche l'été, chaude l'hiver, grâce au poêle ronflant, où il a passé les meilleurs moments de sa vie à écouter le maître si aimé et si injuste, hélas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernière fois. Mais les contrevents verts, les portes, tout est fermé hermétiquement, comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe à pétrole s'allume chez la mère Rabaudin, l'épicière. Oh! oh! les belles choses qu'elle a mises à sa devanture débarrassée des mouches mortes, des pantoufles de lisière et des vieux bonbons! L'image réclame de la jolie femme collée contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants jouets! Les alléchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai, c'est Noël, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La porte est entrebâillée: on aperçoit le grenadier, si beau quand il a ses fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. «Si la vieille Angèle me voit, elle m'arrêtera, sûrement, pour me dire de ne pas manquer la messe de minuit», pense-t-il. «Où serai-je à minuit?... Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le «Café du Centre» est brillamment éclairé, ce soir comme les jours de fête: c'est bien, en effet, une fête pour tous, sauf pour moi!»

Enfin, voici la place, auprès de l'église. Là, Raymond est un peu chez lui. Que de fois il a joué à saute mouton sur l'aire banale où l'on dérange les poules en quête de grain perdu, où, dans l'épaisse couche de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des chevaux tournants venus à la foire qui a lieu en octobre, quand les «baigneurs» sont partis et que les bourses sont pleines encore. En venait-il, du monde, de tous les côtés, bonnes gens, pour manger les saucisses renommées avec les huîtres fraîches, et boire le vin nouveau, pétillant et sucré! La route, les chemins, en étaient tout noirs et grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourrées de citadins endimanchés, se hélaient au passage. C'était un bon moment dans l'année, celui-là. Quand la vendange avait été satisfaisante, la Poupin donnait quelques sous à son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou des craquelins de Saujon, ou tout autre chose «pas chère» ou, encore, pour monter aux chevaux de bois. Il hésitait longtemps, dans une angoisse délicieuse, partagé entre son plaisir, sa gourmandise et ses autres convoitises. Il tournait autour de la boutique à dix centimes se demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en métal blanc, des épingles de cravate ornées de pierreries rouges ou vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres camarades tirant à la carabine ou au «massacre». Comme ils riaient quand la mariée ou le curé étaient touchés et se renversaient en arrière dans une posture inconvenante! Lui se sentait gêné. Il aimait mieux regarder les manèges. Son frère de lait, affalé sur, un cochon bien frais, à la queue en trompette enrubannée, ses bras maigres enserrant nerveusement le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeuré, blême, conservait néanmoins cette expression de triomphante arrogance qui le rendait si haïssable. Enfin, après bien des hésitations, Raymond finissait par grimper sur un énorme lion à la gueule ouverte, qui montait et descendait par des bonds réguliers. Quelles délices, alors! Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misères! Il était dans ces pays fabuleux, dans ces déserts, «immenses étendues aux vagues de sable doré», dévorant l'espace sur la croupe frémissante du «roi des animaux», comme disait le «maître», libre, loin de toute humiliation et de toute souffrance. La musique des manèges mêlée à celle du bal de l'auberge voisine entrait dans la tête du pauvre petit et lui donnait un engourdissement qui aidait à l'illusion. Quand le cheval étique qui tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrêtait, il descendait tout étourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la foire prochaine le «nourrisson de la Poupin» ne sera plus là....

Mais qui donc arrive par la petite rue déserte? Raymond connaît cette voix cassée, au timbre de cloche fêlée. Tiens, c'est Denis, Denis le fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de pitié et de sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonné et malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitté, voici bientôt quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu à peu le chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas méchant; la plupart du temps, même, il est très raisonnable. Il cultive sa vigne, son petit jardin, élève des volailles qu'il va vendre au marché des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son malheur, au moment des fêtes, par exemple, qu'il est repris de sa folie douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour du village, interpellant les passants, parlant à des interlocuteurs imaginaires, chantant à tue-tête. Des voisins compatissants lui donnent à manger, veillent de loin sur lui.