—Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il à l'enfant ahuri, en s'approchant et lui faisant une profonde révérence.—En même temps il découvre un crâne chauve, entouré d'une demi couronne de cheveux blancs embroussaillés qui semble être la continuation de sa barbe en collier d'orang-outang. Il porte un «bayot» vide qu'il pose par terre.

—La vendange a été bonne, reprend-il. Le raisin est gros à crever, le vin sera fameux cette année. Nous en avons-t-y fait de la besogne, aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'là rendus, juste avant la nuit. Quand on aura mangé un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles personnes, donc, et qui s'entendent à sauter mieux qu'à travailler. Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-êt' pas vrai qu'ailes sont mignonnes? Je vous défends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant rigolo ce que je vous dis-là? Je savons 'core un peu ce que j'disons, pourtant. Le père Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez:

Et lon lon-la
Et lon-lon-lère
La fille est là
Avec la mère.

Et lon-lon-lère
Et lon-lon-la
Adieu, bon père,
Moi, je m'en va!

Le vieux chantait sur un air de bourrée et faisait sonner ses sabots en cadence sur le sol gelé. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables, autour de sa tête; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le pauvre petit qui tremblait.

Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère
L'enfant s'en va
Après la mère.

Et lon-lon-lère;
Et lon-lon-la...

—Quoi que vous avez tous à me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je suis donc ben plaisant, à mon âge, que je vous prête à rire? Attendez un peu, je vas vous montrer si le père Denis a quitté ses biceps...

Raymond s'éloigne, effrayé, le coeur plus serré encore. Un instant il a cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est trop fou. Certes, il est bien à plaindre, le pauvre homme, mais au moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il chante et rit comme s'il n'était pas seul au monde, abandonné. Et puis, il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui peuplent les ténèbres, un asile où passer la sombre nuit d'hiver. Un asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol, dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, où aller? Où aller?

Et lon-Ion-lère
Et lon-lon-la
Le cimetière
Est près de là!