—»Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je serions pas fâchée de m'met' queuque sous de côté pour l'élever, rapport à ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs.
—»Voulez-vous prendre mon enfant?
—»Volontiers, que je dis, si vous payez congrûment.
—»Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit.
—»C'est que, bonne dame, les enfants, ça fait avoir beaucoup de dérangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en pus.
—»Ça me va, qu'alle répond. Tenez, voici deux mois payés d'avance.
»Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, à toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais là, imbécile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou six mois, comme Nestor, mais t'étais plus menu et chéti'.»
—«Je reviendrai bientôt, qu'alle dit alors. Vous semblez être une brave femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.—En même temps, elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se mit à t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portière claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'était arrivé. Jamais pus alle n'est revenue...
—»Alle est timbrée que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais tout de même, alle semb' une bonne personne, généreuse, qui comprend les choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crème tournée, quoi! Ben généreuse: cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est payé en effet! Ah! la sans-coeur! Alle se débarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la fête! La coquine! Alle se déchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin de t'élever. Encore si alle avait laissé son adresse, si alle avait dit comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connaître, pas un mot d'écrit, pas un scapulaire, une médaille, une croix, comme y en a qui en ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle était jolie, la misérab', la gueuse!»
Depuis, Raymond n'avait plus jamais parlé de sa mère. Mais il y pensait sans cesse. Il espérait, et c'était le fond mystérieux de ses rêveries, il espérait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce «tout petit visage couleur de cire», caché sous un chapeau qui avançait, était devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu, penché sur lui. Peu à peu il le confondait avec l'image de la dame du cimetière. Bientôt les deux ne faisaient plus qu'une seule et même personne. Elle avait, sous son vêtement de deuil, une taille jeune et mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures; c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait de sa parole; Stylice était son frère et Alexina, sa soeur. Il leur parlait, ils lui répondaient. Chacun avait sa physionomie particulière, son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mère; si clair, celui de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais surtout, surtout, il baisait dévotement les blanches mains. Il portait à ses amis des fleurs, furtivement volées de ci, de là, ou cueillies dans les bois: coucous et primevères pâles au début du printemps, douces pervenches et blanches «pentecôtes» un peu plus tard, roses et chrysanthèmes, l'été et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long du chemin.