Mais, quand survenait une période d'accalmie, lorsque la Poupin, satisfaite de la récolte ou de la vente des légumes, se souvenait qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque maternelle, il les oubliait. Il était si jeune et avait tant besoin d'être aimé! Le rêve est une nourriture creuse qui peut bien tromper un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours. Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne s'approchait de lui; comme le pauvre enfant épiait chacun de ses mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulûment il lui aurait rendu sa caresse! En elle il eût étreint en même temps, et son rêve, et la réalité proche, vivante, dont il avait tellement soif. Mais la Poupin ne songeait jamais à l'embrasser.
Pourtant, jusqu'à maintenant, il s'était fait illusion, il croyait qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais, enfin, un peu. Il s'est trompé, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime plus, si elle l'a jamais aimé. Personne ne l'aime. Blaireau lui même, le volage Blaireau, l'a abandonné! Ce soir, est-ce le froid intense qui l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurité croissante qui l'enveloppe de tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit à retrouver son rêve, son rêve lui-même lui échappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure à moitié effacée, vue à travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina n'ont jamais existé pour lui, ce sont des noms qui ne représentent rien. Tout à coup, la réalité le saisit; ce qu'ils sont, il le devine maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Noël; comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt! Dans un moment, d'après la légende répétée aux veillées, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez, tenez, les voici déjà qui écartent de leurs mains de squelettes les mottes de terre gazonnée; ils soulèvent péniblement les lourdes pierres, renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voilà tous sortis! Le cimetière, bouleversé de fond en comble, ressemble à un champ labouré où grouille une armée de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui se sont attardés, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se mettre derrière les autres. En bande serrée, deux à deux, ils marchent, ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voilà tous qui chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour scander la bourrée:
Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère,
L'enfant est là
Avec la mère!
Et lon-lon-lère Et lon-lon-la,
Le cimetière,
Nous y voilà!
—Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne veux pas!—Et, grelottant de fièvre, brisé par le chagrin, vaincu par la faim, le froid, la peur, il tombe évanoui sur l'herbe blanchie par la gelée.
III
La Bolinière, 24 décembre 19...
Mon cher mari,
Tu as peut-être été surpris de voir ma lettre timbrée des Roches. En effet, je t'écris de la Bolinière où je suis arrivée hier au soir. Tu ne me blâmeras pas, je le sais, d'avoir fui le Paris des fêtes et d'être venue chercher ici, dans ce coin paisible, tout plein de ton souvenir, un peu de calme et la liberté de penser à toi, à vous.
Ma mère m'a vue partir avec peine, non sans que le médecin lui eût affirmé que j'étais tout à fait guérie de ces vilaines fièvres qui m'ont empêchée de te rejoindre à Saïgon. J'ai dû lui promettre de revenir bien vite auprès d'elle, mais j'espère qu'elle me laissera un peu ici. Je suis assez grande fille pour rester seule; j'y étais résignée à l'avance, lorsque j'ai épousé le lieutenant de vaisseau Brunier. Ce n'est pas une raison parce qu'il m'a gâtée en m'emmenant avec lui à son dernier voyage, pour que je ne sache plus du tout vivre par moi-même.