Comme j'aime la vieille maison où tu es né, mon ami! Elle m'est plus chère, même, que mon cher Blanc-Moulin où j'ai passé, pourtant, mes plus belles années d'enfance. J'en parcours toutes les chambres avec délices. Héloise, qui me suit comme mon ombre, en commente chaque coin: «Ici, sur cet escabeau, dans la grande cheminée de la cuisine, Il apprenait ses leçons, les soirs d'hiver, pendant que je faisais cuire des châtaignes. De temps en temps Il levait la tête pour me demander: «Sont-elles cuites, ma Loïse?» (Il, bien entendu, c'est toujours toi, le maître.) Là, est le fauteuil de sa mère, ma pauvre défunte maîtresse, que le Seigneur a reprise à Lui; ici, sa chaise; sur cette marche de l'escalier Il s'est fait une bosse en tombant, un matin. Dans le vestibule, voici son premier fusil. C'est dans ce salon, auprès du feu, qu'Il passait la veillée de Noël et attendait la nouvelle année avec Madame, assise en face, sur l'autre fauteuil.»
C'est aussi là que je me suis installée. J'avais apporté quelques menus objets pour meubler la grande pièce froide: ma haute lampe, des coussins pour le raide canapé Empire, un tapis pour la table de marbre aux pieds ornés de sphinx en cuivre sur laquelle j'écris, vos portraits. J'ai mis des feuillages de houx, des lierres, des roses de Noël dans les vases de porcelaine, j'ai enlevé les housses. Héloïse a fait, dès ce matin, un feu immense, un feu homérique, à faire rôtir un veau entier, et me voilà, dans ton fauteuil, toute à toi, libre de t'envoyer mes pensées et mon amour. C'est pour toi, tu l'as bien compris, que j'ai paré la pièce, c'est avec loi seul, avec vous que je veux passer cette veillée de Noël.
Ce grand Paris sans toi, avec son mouvement incessant, avec tous ces visages dont aucun n'est celui que je cherche toujours, m'est odieux. Il me semblait, en venant ici, y trouver quelque chose de toi-même. Je ne me suis pas trompée. Dès l'entrée dans la grande allée de chênes, je me suis sentie comme enveloppée de ton souvenir. Il était quatre heures, le soleil s'inclinait sur la mer, aperçue entre les sombres rameaux. La mer! Ah! comme mon coeur a battu en la revoyant! C'est que, vois-tu, je la hais et je l'adore tout ensemble. Elle me fait peur et elle m'attire. Avant de la revoir j'y pensais sans cesse; maintenant, il me semble que je ne pourrai plus la quitter. C'est elle qui t'a pris à moi, mon bien-aimé, c'est elle qui nous sépare, c'est elle qui te ramène en ce moment vers moi, c'est elle qui berce dans ses eaux profondes plus que nous-mêmes, tout ce qui reste de notre unique enfant. Cette nuit, je n'ai pu dormir, le vent faisait vibrer la vieille maison de la cave au grenier; il s'engouffrait dans les longs corridors, ébranlait les portes, faisait frissonner les paravents des cheminées, crier le coq de la girouette. J'entendais le choc des flots sur le rivage, régulier comme le battement d'un grand coeur. J'ai revu la nuit cruelle: les lumières du bord se reflétant sur l'eau, le long paquet blanc, si inexprimablement cher, trouant la nappe lumineuse et descendant, descendant... Depuis lors, n'est-ce pas étrange? Chaque fois que je m'endors, la nuit, moi aussi je sens la molle caresse de la vague autour de mes membres; sa fraîcheur fait frissonner ma peau, et, lentement, comme lui, je disparais dans les abîmes; les masses lourdes m'oppressent, et cela est à la fois très angoissant et très doux. Là... ne me gronde pas: la douleur a ses folies comme la joie. Et pardonne-moi: je ne veux plus te peiner par mes plaintes. Je serai courageuse; je te prouverai que je sais vaillamment porter ma souffrance, comme le soldat sa blessure, sans en attrister les autres. Mais toi, tu n'es pas «les autres», tu es moi, la partie de moi la plus forte, la meilleure et la plus chère: voilà pourquoi j'ai laissé parler mon coeur.
Au seuil de la longue maison sans étage, si avenante entre ses tourelles carrées dont les fenêtres flamboyaient au soleil couchant, sur le perron envahi par le lierre, l'oreille au guet, la main sur les yeux, Héloïse attendait—Héloïse, symbole d'attachement et de fidélité, toute blanche maintenant sous son bonnet de linge immaculé, mais tenant bien droite sa taille élevée, son corps maigre de huguenote. Sa figure austère, creusée de durs sillons, s'est illuminée un instant en voyant entrer la voiture. Elle est accourue, m'a aidée à descendre, mais, frappée sans doute du contraste entre la joyeuse et fraîche mariée qu'elle avait accueillie la première fois et la maigre personne vêtue de noir que je suis maintenant, elle a repris sa morne, indéfinissable expression et, silencieuse, m'a précédée dans notre chambre. C'est elle, sur un guéridon, auprès du feu, qui m'a servi le dîner qu'elle avait préparé seule, jalouse des soins de la femme de chambre parisienne que j'ai amenée et qu'elle juge être «de ces écervelées, habiles, seulement, à dévorer le bien des maîtres». Elle se tenait respectueusement debout auprès de moi et épiait mes impressions sur mon visage. Comme son gigot n'était pas tout à fait assez cuit pour mon goût de convalescente à qui la viande répugne, elle a été désolée; elle m'a si humblement demandé pardon, s'accusant avec une si «réelle repentance» de légèreté et de présomption que j'ai été prise de fou-rire. J'ai eu toutes les peines du monde à garder mon sérieux et surtout, à la réconcilier avec elle-même, en lui démontrant que le plus ou moins de cuisson des rôtis est affaire de goût; que toi, par exemple, tu aurais trouvé son gigot parfaitement à point. Cette dernière considération lui a rendu la paix.
Quelle étrange personne que cette Héloïse! Je la regardais, chauffant mon lit avec une merveilleuse bassinoire de cuivre très ancienne, brillante comme un soleil. Elle était grave et avait l'air d'accomplir une cérémonie sacerdotale: tel le prêtre à l'autel. Jamais lit ne fut mieux bassiné; pas un endroit qui ne fût d'une chaleur égale et douce. Comme je la remerciais avec effusion, l'appelant ma «bonne Héloïse», toute heureuse d'étendre mes membres fatigués dans ces draps tièdes, doucement parfumés par les racines des grands iris du jardin, réconfortée, surtout, de me sentir entourée de soins si prévenants, elle a pris un air glacial, comme si elle craignait de, se laisser attendrir ou de manquer au respect qu'elle me doit. Elle m'intrigue et m'intéresse à un point extrême. Je ne puis m'empêcher de l'étudier. Je sais qu'elle a eu de très grands chagrins; mais elle n'est pas apaisée, résignée comme on pourrait s'y attendre d'une personne aussi croyante. On devine en elle plus que de la souffrance qui a, parfois, ses douceurs et ses voluptés, qui rend meilleurs ceux qui l'acceptent courageusement; on sent, oui, on sent en elle le remords, ou, tout au moins, une douleur mauvaise, sans trêve ni repos, hautainement cachée à tous les yeux. Il faudra bien que j'aille jusqu'à elle et qu'elle me l'ouvre, ce cour fermé, ombrageux, qui a, peut-être, grand besoin de sympathie!
Ce matin, après mille ruses pour tromper la vigilance de ma sévère gardienne, Rosa est parvenue à m'apporter mon chocolat. Elle mourait d'envie de me voir et de me conter les choses extraordinaires qui la stupéfient dans cette maison du souvenir.
Et, d'abord, Héloïse:
—Mais elle est à peindre, Madame, cette créature! C'est un type comme il n'y en a plus; il faut venir dans ces pays perdus pour en trouver encore. Est-ce que Madame croit, par hasard, que c'est une femme? Pour moi, c'est un homme déguisé. Madame n'a qu'à voir ses moustaches; n'était qu'elles sont blanches, j'en sais plus d'un, à Paris, qui serait rien fier de les avoir! Elle est l'intendant de la maison, et un rude; le valet de ferme, qui est vieux pourtant, lui aussi—il a bien quarante ans sonnés—n'est qu'un gosse auprès d'elle: le jardinier n'en mène pas large quand elle fronce le front; la tille de basse-cour la craint comme le feu. Pourtant, elle leur parle toujours doucement, et, même, parfois, on ne sait pourquoi, elle rougit et devient honteuse et timide comme une jeune fille. Jamais, depuis onze ans, elle n'est sortie de la Bolinière, pas même les dimanches et les jours de fête, pour aller au temple. Cependant, il paraît qu'elle est dévote. Elle a une grosse Bible, toujours posée sur le dressoir de la cuisine, avec ses lunettes dedans pour marquer la page. Elle est savante comme un maître d'école et vous explique des tas de choses qu'elle a lues, le dimanche, dans les livres que Monsieur lui a permis de prendre, dit-elle, dans la bibliothèque. Elle sait par coeur des poésies qu'elle répète en faisant tourner sa broche. Ah! mais, bien plus fort: elle en fait, elle aussi, des poésies! Oui, Madame, Dieu me pardonne, elle en fait, elle est poète; ce vieux manche à balai est poète; c'est renversant, mais c'est comme ça. Je les ai vus de mes yeux, moi, ces vers, que, même je les ai subtilisés pour les montrer à Madame, pensant que ça lui ferait passer le temps. Les voici: ils étaient dans le tiroir de la cuisine, à côté du hachoir et de l'aiguille à larder. Hein! c'est-y tordant! Madame verra; sûr ce n'est pas du Victor Hugo, mais pour une domestique, c'est é...tonnant, tout de même!
J'ai pris le papier, après avoir recommandé à mon écervelée les plus grands égards pour cette servante-poète. Voici ces vers que je t'envoie, non pour me moquer de ta vieille bonne, que j'aime et que je vénère autant que tu peux le faire, mon ami, mais parce qu'ils découvrent un peu de cette âme étroite et profonde, éprise de beauté, de justice, hantée de scrupules, qui voit en Dieu, non le Père tendre et miséricordieux, celui qui est amour, avant tout, le Dieu de l'Evangile, enfin, mais le maître dur et inflexible, le Créateur, le juge implacable, le Dieu de l'Ancienne Alliance.
Est-ce de l'Eternel la dernière trompette?