—Embrasse-moi, toi, dit-elle.
Je la baisai distraitement, un peu impatientée, même, et continuai ma besogne... Ce n'est que lorsque j'entendis la porte du jardin se refermer que je me réveillai comme d'un songe. Brusquement, je fus saisie d'un pressentiment, je revis sa figure bouleversée, je me souvins du drôle de son de sa voix. Je me précipitai à la cuisine: la tirelire n'était plus sur la cheminée; j'allai à la grille, Raymonde avait disparu. Folle d'angoisse, je me mis à courir sur la route, je l'appelai, je la cherchai dans le village, aux Roches, chez ses amies sur les falaises, dans les champs: rien ne me répondit, elle n'était nulle part, personne ne l'avait vue. Je la crus noyée. Je passai la nuit à rôder le long du rivage, l'appelant sans m'arrêter, la gorge enrouée, les jambes cassées. Le garde-côte, que les voisins, accourus à mes cris, avaient prévenu, envoya un canot avec des hommes, du port. La lune était pleine, on y voyait comme le jour. On chercha partout dans les rochers, sans rien trouver. Enfin, comme je m'en revenais à la maison, au matin, ayant perdu tout espoir, un homme me remit une lettre de sa part. Ma fille vivait, oui, et, au premier moment, je crus devenir folle de joie; mais après, je crois que j'aurais préféré la savoir morte. Elle avait été rejoindre le misérable sans lequel elle prétendait ne plus pouvoir vivre et me suppliait de lui permettre de l'épouser. Si je refusais, plie serait forcée de passer outre.
—Y a-t-il une réponse? me demanda le messager.
—Dites à la personne qui vous a envoyé, que je n'ai plus d'enfant. Voilà ma réponse.
L'Angélus sonnait à l'église du Val comme je refermais la porte du jardin dont le bruit m'avait fait tant de mal. Raymonde n'existait plus pour moi. Elle, mon unique enfant, ma consolation, si soumise et si douce jusqu'alors, m'avait abandonnée pour un étranger, un aventurier rencontré par hasard. N'a-t-elle pas eu, même, l'impudence de m'envoyer des sommations respectueuses. Ceci était plus amer que tout le reste: les autres épreuves me venaient de Dieu, celle-ci de la chair de ma chair. C'était l'infâme qui la poussait bien sûr. Fallait-il qu'elle fût enjôlée, tout de même, pour en venir là, elle, ma tendre colombe, mon agneau sans tache, qui m'aimait tant, qui n'aurait pas fait de mal à une mouche!
Ah! il n'a pas tardé à me venger, le malfaiteur!
Quand il a su que j'étais inflexible, que la fille seule lui restait sans la dot, il l'a abandonnée à son tour.
—Vous n'avez pas essayé de la revoir?
Héloïse a baissé la tête, comme honteuse.
—Oui, j'ai eu cette faiblesse. Quand j'ai su qu'elle était toute seule, sans pain peut-être, ma rancune a cédé. J'ai été la chercher, mais trop tard: elle était morte la veille en mettant au monde un enfant mort-né. Le désespoir, la misère,—elle n'avait pour vivre que son métier de brodeuse,—avaient fait leur oeuvre. Voilà: j'avais mis mon coeur à ce qui n'est que poudre et cendre, et je n'ai trouvé que poudre et cendre. Maintenant, je suis seule, je n'aime personne et personne ne m'aime.