Elle est partie, me laissant si déçue, si troublée de son mutisme soudain, que je me suis mise à pleurer. L'ai-je froissée? J'ai donc été bien maladroite. J'aurais mieux fait de me taire. Quel droit avais-je de pénétrer de force dans ce coeur si fier? Je voulais lui faire du bien? Qui m'en avait priée? Mais indiscrète, égoïste et orgueilleuse que j'étais, n'était-ce pas mon propre soulagement que je cherchais? La comparaison des souffrances de cette femme torturée et des miennes, ne me faisait-elle pas mieux sentir le bonheur qui me reste? N'avais-je pas besoin d'elle, plus qu'elle, de moi? Quel soulagement lui apportais-je? Au contraire, sa présence ne m'était-elle pas nécessaire? Il fallait lui dire, au lieu de ces belles paroles par lesquelles je croyais me montrer si charitable, si généreuse: «Restez, Héloïse, je vous en prie, je souffre, j'ai besoin de vous, je suis si seule et si misérable, moi aussi: car, pour les mères, voyez-vous, les richesses, le rang, ce sont leurs enfants. Nous sommes aussi dépouillées l'une que l'autre; pleurons ensemble.»

La mer est haute. Je l'entends qui bat les falaises à coups sourds et réguliers. Le feu est tombé—et mon courage aussi. Les coins se remplissent d'ombre. J'ai peur. Que cette veillée de Noël est triste! Pourquoi suis-je à la Bolinière? Ici, comme partout, je sens ton absence. Ces murs ne me disent plus rien. Où es-tu, mon ami? Que fais-tu à cette heure? J'espère, demain, recevoir ta lettre qui me fera du bien qui me dira que tu approches. Pour sûr, tu penses à moi en ce moment. Ah! si j'avais notre enfant avec moi, comme, patiemment, je t'attendrais, comme je ferais passer ton âme dans la sienne, comme je puiserais dans ses yeux ma force! Mais il n'est plus. Je suis seule, si cruellement seule! Personne autour de moi. Par ce soir de fête où toutes les mères pensent à faire des surprises à leurs enfants et se réjouissent à l'avance de leur joie, c'est bien dur, vraiment. Oh! un petit soulier à remplir, moi aussi, un être faible à protéger, à qui donner, au nom de celui qui n'est plus, ce trop plein de tendresse qui m'étouffe! J'ai là, sur la table, devant moi, les objets que je lui avais donnés à son dernier anniversaire: son couteau de grand garçon dont il était si fier, son petit canon de cuivre «pareil à ceux de papa» qu'il tenait, dans sa main faible lorsqu'il était malade...

Mais, pardon, je te fais de la peine. Va, je vais être plus forte. Vois-tu, moi, je ne sais rien te cacher. Je vais me secouer, me ressaisir. J'ai besoin de sortir, de marcher à l'air vif. La nuit n'est pas si noire que je le croyais. La lune s'est levée, elle trace sur les flots un beau chemin lumineux qui conduit vers toi; ma pensée va y courir pour te rejoindre...

IV

La jeune femme avait baissé la lampe, arrangé le feu, pris dans sa chambre un grand manteau à capuchon et était sortie. La marche dissipa vite l'impression nerveuse qui l'oppressait un instant auparavant. Sans crainte, elle traversa le court jardin à la française, et s'engagea dans l'allée de chênes qui se dirige vers la mer. Mais, comme elle refermait la lourde porte de fer pour prendre, en face, l'étroit sentier menant aux falaises, elle vit, à gauche de la maison, au milieu du champ de blé, le petit cimetière de famille qui, en ce pays de Saintonge, se trouve toujours dans les vieux biens de campagne des protestants. La lune faisait paraître les murs tout blancs auprès des têtes aiguës, noires et raides des cyprès. Elle eut envie de revoir ce lieu si paisible où, côte à côte, dans la terre qui les avait nourris, dormaient les ancêtres et les parents de son mari. La porte était fermée au loquet, elle entra. Elle connaissait chaque tombe; elle y avait porté des fleurs fraîches le matin même. Elle cherchait instinctivement quelque chose et ce quelque chose n'était pas là.

Ce qu'il lui fallait, elle savait qu'elle ne le trouverait plus jamais, nulle part, que toute sa vie, elle en aurait au coeur le vide, la soif inassouvie. Mais ne découvrirait-elle donc rien qui rappelât le cher disparu, qui lui donnât la douce illusion de sa présence? Hélas, oui, la chimère, puisque la réalité était impossible. Sa tombe! Ah! si elle avait eu, comme les autres mères, la joie décevante de posséder ce petit coin de terre sacré et cher entre tous, de le soigner, s'imaginant faire encore quelque chose pour l'aimé! Mais cela, aussi; lui était refusé. Alors, il y avait les tombes des fils des autres; elle les recherchait, celles, surtout, des petits garçons entre six et huit ans.

Dans le vieux cimetière du village il y avait—elle s'en souvenait brusquement—bien des noms d'enfants gravés sur les pierres. Elle y alla, hâtant le pas, soudain pressée comme si elle était attendue, joyeuse comme à l'approche d'un grand bonheur. Il lui semblait que son cher petit, son garçonnet si fin et si doux, trottinait auprès d'elle, qu'il glissait sa main frémissante et chaude dans la sienne, comme chaque fois qu'elle allait faire une bonne action, chaque fois que son coeur, travaillé par la souffrance, était meilleur, plus pur.

Elle ouvrit la porte et s'avançait entre les tertres inégaux, lorsqu'elle poussa un cri: elle voyait, enfin, ce qui l'attirait, ce pourquoi elle était venue. D'un élan passionné de tendresse, elle se pencha sur l'enfant évanoui, tâta son pouls, qui battait faiblement, réchauffa ses mains glacées dans les siennes, frotta ses tempes. Un peu de couleur revint sur les joues terreuses de Raymond. Il ouvrit les yeux; et, croyant reconnaître la dame de son rêve, toute blanche dans ses vêtements noirs, il dit «Maman», et s'évanouit de nouveau.

Madame Brunier prit l'enfant dans ses bras et sortit du cimetière. Il était grand et lourd pour sa frêle personne; mais ses forces étaient décuplées. Elle ne sentait pas la fatigue, elle marchait péniblement, bravement, dans le sentier blanc, un peu courbée en ayant, précédée de son ombre démesurément agrandie. Arrivée à la grille, elle sonna pour se faire ouvrir. Héloïse accourut, une lanterne à la main. Inquiète de l'absence de sa maîtresse, elle la cherchait dans le parc. Elle. retint une exclamation, posa sa lumière sur la borne et prit l'enfant des bras de la jeune femme en grommelant:

—Si ça a du bon sens, un enfant si lourd, et madame qui est si délicate, qui était encore malade il y a huit jours à peine! Puis, emportée par la curiosité: «Où madame a-t-elle bien pu trouver ce petit? Qui est-il?» demanda-t-elle.