Parmi les lieux que Georges et Madeleine durent aller voir aux environs, nous citerons le château de Pennes et celui de Forbin qui est décrit dans le Cyrus. J'ai peine à croire aussi qu'elle n'ait pas visité à Grasse, «dans son petit temple auprès de Sidon[ [38],» l'évêque Godeau, l'un de ses plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en mars 1647. Le 2 septembre 1646, la présence de Georges et de Madeleine est signalée à Aix où M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère aux Capucins, dans l'allée des Lauriers, circonstance qui dut lui inspirer quelque allusion flatteuse, et alla dans l'après-dîner saluer la sœur, souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consigné à sa date dans le Journal de ses voyages[ [39].

A l'énumération des souvenirs de la Provence qui se retrouvèrent plus tard sous la plume de Mlle de Scudéry peut-être faut-il ajouter un épisode qui, après avoir figuré au t. IX, l. III du Cyrus, puis au t. II des Conversations sur divers sujets, Paris, 1680, ou Amsterdam, 1682, in-12, sous le titre de: Bains des Thermopyles, a été réimprimé à part, également sous ce dernier titre, en 1732. C'est la description d'une ville de bains près de la mer[ [40], où, sous des noms grecs, plusieurs personnes de la société qui s'y trouve réunie nous semblent désignées par des allusions assez transparentes. Eupolie, cette dame de Corinthe, «qui, avec mille grandes qualités qui la rendent admirable, craint la mort avec excès,» ne ressemble-t-elle pas singulièrement à Mme de Sablé[ [41]; et est-ce trop se hasarder que de reconnaître Ninon et Diodée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui «avoient donné lieu à la médisance de soupçonner leur vertu», que les hommes et même les femmes les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur s'abstint de visiter?

Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'avaient quitté la capitale sans esprit de retour. On a déjà pu voir que le gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le devoir de la résidence, et, quant à Madeleine, en supposant même «qu'elle se fût beaucoup plu à Marseille», comme le dit trop affirmativement M. Cousin, elle n'avait pas cessé, dès son arrivée en Provence, d'avoir un regard tourné vers Paris. Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la première de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux faire que de le comparer au printemps de la seconde. «Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse un tableau assez agréable, et que je ne vous fisse avouer qu'il fait honte au printemps de Paris. L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé de glaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement, Mademoiselle, à l'heure même que je vous parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'anémones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'orange, plus beaux que Mlle de Lorme n'en porte au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici, est que l'on fait des visites à la fin de décembre, sans avoir besoin de feu, que l'on se promène sur le port comme l'on se promène aux Tuileries en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi clair que dans la saison où il fait naître les roses. Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, et que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans s'éloigner de Paris[ [42]

Du reste, toutes les lettres de Mlle de Scudéry à cette époque prouvent que ses amis et amies de Paris étaient sans cesse présents à sa pensée. «Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 janvier 1645), que l'amitié a ses délicatesses aussi bien que l'amour.» Tantôt elle aime à se persuader que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart; tantôt, dans une correspondance aigre-douce avec le premier, où le dépit tâche de prendre le masque de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée des attentions particulières qu'il témoigne pour Mlle Robineau. On plaisantait un peu de tout cela dans la rue Saint-Thomas du Louvre, car une lettre du 28 mars 1645 renferme une allusion à la guerre que Mlle de Rambouillet et Mlle Paulet avaient faite là-dessus à Chapelain, et Mlle de Scudéry ajoutait: «Vous savez mieux que vous ne dites qu'un galant n'est pas pour moi.» Du reste le héros de toutes ces picoteries, comme on disait alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Marseille une lettre conciliante et affectueuse qui remettait toute chose en sa place. Il lui adressait en même temps des éloges sur le style de ses lettres: «Je les ai fait voir non seulement à Mlle Robineau qui y étoit si agréablement grondée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller si obligeamment, mais encore à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de Rambouillet, à Mme de Sablé et à Mlle de Chalais, à M. Conrart, à Mlle de Longueville, et à Mme de Longueville elle-même, qui tous leur ont fait justice en leur donnant des éloges qu'on ne donne qu'aux pièces achevées.»

On voit que si Madeleine pensait à ses amis de Paris, ceux-ci, de leur côté, ne l'oubliaient pas. Vers cette époque (1647), ils lui en donnaient une preuve en cherchant à la tirer de la position un peu précaire et dépendante où elle était auprès de son frère, pour la faire attacher à l'éducation de «trois importantes personnes», évidemment les trois plus jeunes nièces du cardinal Mazarin que celui-ci songeait alors à faire venir en France, ou tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles, que la duchesse d'Aiguillon destinait au fils du maréchal de la Porte, son neveu à la mode de Bretagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son mariage avec Hortense. On avait aussi pensé, pour ces délicates fonctions, à Mlle de Chalais, amie et commensale de Mme de Sablé, et il y eut entre elle et Madeleine une lutte de générosité dont deux lettres de Mlle de Chalais nous ont conservé le souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle fut donnée, comme le prévoyait cette dernière[ [43], à une grande dame dont le nom répondait mieux aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces, à la marquise de Senecey qui avait été gouvernante du jeune roi Louis XIV.

Le 21 août 1647, Madeleine de Scudéry écrivait de Marseille à Mlle Marie Dumoulin: «Je suis dans tout l'embarras que peut causer un voyage de 200 lieues que j'espère commencer dans une heure.» Soit que le départ ait été retardé, soit plutôt que le frère et la sœur,—car ils partaient ensemble—aient fait plusieurs stations en route, nous ne retrouvons leur trace que deux mois après, aux environs de Valence où le fait de leur passage semble résulter d'une nouvelle singulièrement racontée, et rectifiée plus singulièrement encore dans la Gazette de l'année 1647. On y lisait d'abord p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre:

«On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, arrivée à une lieue et demie au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, par l'ouverture du bateau qui se fendit, en venant de Paris avec une sienne sœur, pour se rendre à son gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis quelques années à la recommandation du feu cardinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière estime son bel esprit et sa grande capacité dans la poésie.»

J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue Saint-Thomas du Louvre et au quartier du Marais, à la lecture de cette feuille si mal informée. Heureusement que les nombreux amis de notre couple littéraire purent se rassurer en lisant quelques jours après, à la date du 23 octobre, p. 1014, cette rectification naïve du malencontreux correspondant:

«Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son gouvernement, et la perte d'un bateau qui s'est ouvert au dessus de Valence, au passage de la rivière de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes de condition, avoient donné lieu à la nouvelle qu'il y étoit péri avec sa compagnie; mais il ne se trouve rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, que les louanges qu'on lui a données

C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se placer l'anecdote plus ou moins arrangée par Fléchier, et exploitée depuis par les dramaturges[ [44], à laquelle nous avons déjà fait allusion. «Nous parlâmes, dit-il dans ses Mémoires sur les grands jours[ [45],.... des Romans de Sapho et d'une aventure plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle revenoit à Paris avec M. de Scudéry, son frère. On leur avoit donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avoient pas grand équipage, mais ils traînoient partout avec eux une suite de héros qui les suivoient dans leur imagination.... Dès qu'ils furent arrivés à Lyon et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devoient faire mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu plus guerrière, concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié et vouloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir très-cruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du Roi.....; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les interrogèrent sur le champ: s'ils n'avoient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéry répondit que oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison? Il l'avoua; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu? Il tomba d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein? Il ne le nia point. Là dessus, on leur demanda leur nom, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéry, ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient d'autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue, etc.[ [46]»