Pour moi, sur un rocher éloigné des humains
Je le suivrai des yeux et je battrai des mains,
écrivait il à ses amis de Paris, en leur recommandant l'une de ses nouvelles connaissances de Marseille, Mascaron (Pierre-Antoine), écrivain et jurisconsulte, père du célèbre prédicateur que nous retrouverons plus tard parmi les vieux amis de Madeleine.
Le frère et la sœur avaient changé de maison à Marseille, pour être plus près de Mme de Mirabeau. Aussitôt toutes les dames de la rue de recommencer leurs interminables visites. «Je les recevrai si mal, disait Mlle de Scudéry, que j'espère qu'elles n'y reviendront plus.» Elles y revinrent, et celle-ci se réconcilia avec quelques personnes des deux sexes à Marseille et dans les environs; citons entre autres: Toussaint de Forbin Janson, alors chevalier de Malte, depuis évêque, cardinal, ambassadeur, avec lequel elle entretint une correspondance qui se prolongea au moins jusqu'à l'année 1694[ [33], et sa sœur Renée de Forbin, mariée depuis 1632 à Marc-Antoine de Vento, seigneur des Pennes et de Peiruis, premier consul de Marseille, dont elle s'est souvenue dans le Cyrus[ [34], et dont Mme de Sévigné écrivait le 13 mai 1671: «Mme de Pennes a été aimable comme un ange; Mlle de Scudéry l'adoroit: c'étoit la princesse Cléobuline; elle avoit un prince Thrasybule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire du Cyrus.» M. Cousin, qui connaissait son Cyrus mieux que Mme de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire Cléonisbe, au lieu de Cléobuline; que celui qui parvient à toucher son cœur est Peranius, prince de Phocée, baron de Baume ou de la Baume, suivant la Clef, le même que Marc-Antoine, dont nous venons de parler, puisque la Baume était une seigneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros d'une autre aventure également d'origine provençale, où un corsaire d'Alger s'abstient par vertu d'enlever sa maîtresse Alcionide, c'est-à-dire Mme de Courbon, femme du lieutenant de Roi à Monaco[ [35]. Il existe donc quelque confusion chez l'aimable marquise dans les souvenirs, déjà un peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeunesse; mais ce qu'il nous importe de constater, c'est que, près de trente ans après le séjour de Mlle de Scudéry à Marseille, son souvenir y était encore présent. De son côté, elle n'avait pas oublié son séjour en Provence. Ainsi, dans la Clélie, en parlant de la liberté qu'il importe de laisser aux femmes et dont elles abusent quelquefois: «Je connois, dit l'auteur, en Massilie, une femme qui a fait cent extravagances en sa vie, qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un trop bon mari.» (T. X, p. 797.)
Parmi les dames que Mlle de Scudéry distingua tout d'abord dans cette ville, il en était une «belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie jamais remarqué en aucune femme de province. Elle parle françois comme si elle étoit née à Paris, et, naturellement, elle est fort éloquente; elle entend l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec; elle est fort douce, fort civile et de fort bonne maison...... Malheureusement, cette demoiselle, dans ses conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et autres semblables messieurs qui ne sont pas de ma connoissance.» Malgré cette petite épigramme, que n'auraient pas attendue ceux qui veulent absolument voir une Philaminte dans Mlle de Scudéry, il y avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une liaison ne s'établît pas entre ces deux femmes. Mais elles avaient compté sans l'intolérance et la pruderie provinciales, comme le laisse entendre la phrase suivante: «L'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, de peur de me charger de la haine publique[ [36].»
Quelle était donc cette fille que la lettre ne nomme pas, et que M. Cousin n'a pas soupçonnée? Si l'on veut lire, dans Tallemant (t. VIII, p. 327), l'historiette de Mlle Diodée, Provençale, qui citait à ses galants Aristote, Platon, Zoroastre et Mercure-Trismégiste, on ne doutera pas de son identité avec la demoiselle de la lettre, et l'on comprendra mieux ce que Mlle de Scudéry, dans son indulgence ordinaire, laisse à peine soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et savante Provençale, assez de l'aventurière et de la coquette pour compromettre, aux yeux des prudes marseillaises, une demoiselle respectable.
Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans l'autre, et elles étaient presque tous les jours ensemble. La conversation de Mlle de Scudéry, dit Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage pédantesque, et «ne lui voyant point parler de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler.» Enfin, au bout d'un an et demi, les deux amies se brouillèrent à la suite d'une aventure sur le récit de laquelle notre chroniqueur, peut être à dessein, laisse planer quelque obscurité. Certain baron, «qui avoit cajolé cette fille deux ans entiers,.... mais qui ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit dans son petit cœur,» se trouvait à un bal masqué où celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on lui apporta une lettre dans laquelle, sous des noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui lui était échappé en se mettant sous la protection de la reine de Mauritanie. C'était, ajoute Tallemant, une dame très-brune dont le baron était amoureux. Or, la lettre venait de Mlle de Scudéry, dont le teint ne passait pas pour être d'une entière blancheur. La reine de Mauritanie, nous le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoique Tallemant ne le dise pas. Dans tous les cas, Mlle Diodée se crut en droit d'être jalouse, puisqu'elle «se gendarma et ne vit plus Mlle de Scudéry.»
Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour ceux qui désireraient connaître la fin de l'historiette, que Mlle Diodée contracta un mariage tel quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Paris. «Elle s'est bien façonnée ici. C'est une personne qui a grand soin de son ménage et de ses affaires, et qui n'a point fait parler d'elle.» Tout est bien qui finit bien.
Georges et sa sœur continuaient à partager leur temps entre le séjour de Marseille et des excursions aux environs, dont on retrouve la trace, soit dans la correspondance de celle-ci, soit dans les romans qui portent le nom du frère. Voici, par exemple, comment est décrite, dans le Grand Cyrus, la vieille ville de Phocée, ou plutôt de Marseille: «Vous pouvez aisément vous imaginer qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Babylone ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est beaucoup plus longue que large, mais elle a aussi des fontaines et un port admirable; et quoique sa situation soit en penchant, et, par conséquent, un peu incommode, parce que les rues de traverse vont en montant, elle est pourtant très-agréable, bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornements.» Les principaux traits de ce tableau sont encore reconnaissables, malgré les métamorphoses que le percement d'une grande voie nouvelle a produites dans «ces vieilles rues de traverse qui vont en montant.»
Il est encore plus facile de reconnaître la côte de Provence et le pays de Marseille dans cette description des environs de Phocée: «Plus nous approchions du rivage, plus le pays où nous allions nous sembloit agréable; car parmi mille arbres différents dont le paysage est semé, on voit, à la droite, de grosses roches stériles qui font paroître davantage la fertilité des autres endroits....
«De l'autre côté est un pays plus uni, mais qui ne laisse pas d'être entremêlé de collines, de vallons, de rochers, de prairies, de fontaines et de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités qui rendent les maisons qu'on y a bâties tout à fait charmantes. De plus on y voit une si grande quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et lauriers, et tous les jardins y sont si pleins d'orangers, de jasmins, et mille autres belles et agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait un pays plus aimable que celui-là[ [37].» Ainsi que le remarque M. Cousin, Mlle de Scudéry n'oublie même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter ces belles contrées, le mistral, «ce vent impétueux qui abat souvent les plus grands arbres.»