Il y faut être

Grands et petits, etc.[ [26]

Nous voyons Chapelain, dans une lettre à Madeleine du 4 août 1639, se détendre—faiblement à la vérité—de donner au frère son portrait, comme «indigne de figurer parmi ces grands hommes qui parent un illustre réduit[ [27]

Du reste Scudéry, dont un de nos poëtes les plus pittoresques[ [28] admire les descriptions, se piquait «d'employer dans ses ouvrages les termes exacts des arts et métiers,» et avait quelque droit de dire de lui-même:

Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit.

Avec ses goûts de dépense et de représentation, on se figure ce que put être, pour notre nouveau gouverneur, ce voyage alors si long et si difficile. Sa sœur, dans une lettre du 27 novembre 1644, à l'une de ses premières et de ses plus intimes amies, Mlle Paulet, la Lionne de la rue Saint-Thomas du Louvre, celle qui sera l'Élise du Grand Cyrus et dont elle doit, moins de six ans après, pleurer si amèrement la perte prématurée, raconte que son frère et elle sont arrivés à Avignon, après avoir deux fois manqué de faire naufrage sur le Rhône. Le pèlerinage obligé au tombeau de Laure, et probablement à la Fontaine de Vaucluse[ [29], quelques épigrammes contre les religieux et les dames d'Avignon, tels sont les points qu'elle touche sur un ton libre et enjoué, en y mêlant quelques souvenirs de l'hôtel de Rambouillet et des sociétés de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée du 13 décembre à Marseille, où notre voyageuse est arrivée «assez heureusement, quoiqu'elle ait encore plusieurs fois pensé faire naufrage.» Le même jour, elle écrivait à Mlle de Chalais, et déjà, malgré la réception pleine de courtoisie de Mme de Mirabeau et de Mme de Morge, sa sœur, malgré la beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux pour nos voyageurs, l'animation du port et des promenades, la variété des costumes, les repas plantureux dont on les régale à l'envi, déjà, disons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre jours, suivant l'usage, et de rendre ensuite, avec l'étiquette voulue, les visites de toute la ville, «depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats,» les petitesses de la vie provinciale, la conversation des dames de Marseille parmi lesquelles il n'y en a pas plus de six ou sept qui parlent français, tout cela suggère à notre habituée des cercles les plus raffinés de la capitale certaines phrases peu flatteuses, telles que celle-ci: «Je n'ai point l'esprit assez stupide pour m'accoutumer facilement à ceux qui le sont;» et le mot d'exil vient plus d'une fois se placer sous sa plume.

Cependant il avait bien fallu, au milieu de toutes ces visites de politesse, en rendre une à Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant «assez honnête et assez riche[ [30].» Il donna à dîner à M. le gouverneur et à Mlle sa sœur, qui avaient préalablement entendu la messe au prieuré. L'un et l'autre payèrent leur tribut poétique et littéraire à la beauté du lieu, le frère, en écrivant son Poëme de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans cette place[ [31], et la sœur par le passage suivant d'une de ses lettres à Mlle Paulet:

Après avoir décrit la réception qui leur fut faite, et qui fut accompagnée du bruit des canons de la place, elle ajoute: «En vérité Notre-Dame-de-la-Garde est le plus beau lieu de la nature par sa situation. De la façon dont la place est disposée, il y a quatre aspects différents qui sont admirables. D'un côté, l'on a le port et la ville de Marseille sous ses pieds, et si près, que l'on entend les hautbois de vingt-deux galères qui y sont; de l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides, pour parler en termes du pays; du troisième, on voit les îles et la mer à perte de vue, et du quatrième, sans rien voir de tout ce que je viens de dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé de pointes de rochers, et où la stérilité et la solitude sont aussi affreuses que l'abondance est agréable de tous les autres endroits.»

Une préoccupation plus prosaïque les porta à tâcher de faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde sur le pays, c'est-à-dire à la charge de la province, quant à l'entretien, négociation dont on peut voir les détails dans la lettre à Mlle Paulet, du 27 décembre 1644. Il semble du reste que, satisfait de la prise de possession que nous avons décrite, Scudéry ne se soucia guère de revoir souvent le siége de son gouvernement pittoresque, mais peu logeable. Sa sœur y retournait de temps à autre, comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseillaises, impatientes de voir arriver d'Italie le cardinal de Lyon avec les quatre chaloupes du Grand-Duc[ [32].

Quant à Georges, il affectait aussi de se considérer «comme un pauvre exilé»: