Déjà presque vieille fille, sans beauté, mais «de très-bonne mine,» suivant Titon du Tillet qui avait dû la voir, telle était Mlle de Scudéry lorsqu'elle fut introduite par son frère à l'hôtel de Rambouillet, dans ce que Rœderer appelle la 4e période, s'étendant de 1630 à 1640, longtemps avant que le nom de Précieuse fût en usage, et alors qu'on pouvait rencontrer en ce lieu Corneille et Bossuet à côté de Voiture et de l'abbé Cotin. «Elle y fut accueillie, dit l'historien de la Société polie, sinon comme auteur (elle n'avait encore rien publié), du moins comme une fille d'esprit, bien élevée, sœur d'un homme de lettres très-connu, et aussi comme une personne peu favorisée de la fortune, dont la société, agréable à Julie, qui était du même âge, n'était point sans quelques avantages pour elle-même.» Les premières lettres d'elle ou à elle adressées vers cette époque nous la montrent déjà en commerce d'esprit, en relations personnelles, formées à l'hôtel de Rambouillet ou en dehors, avec Chapelain, Balzac, M. de Montausier, Godeau, Boissat, la Mesnardière, Mlle Robineau, Mlle Paulet, Mme Aragonnais, Mlle de Chalais et, par conséquent, Mme de Sablé, Mme et Mlle de Clermont, Mme de Motteville, etc., se tenant fort au courant, non-seulement des nouvelles littéraires et scientifiques, mais encore des événements politiques et militaires. Une de ces lettres, adressée à Mlle Robineau et datée du 5 septembre 1644, contient le récit d'un voyage qu'elle fit à Rouen avec son frère, et, avec un peu de manière dont elle ne se défera jamais complétement, révèle dans son talent un côté humoristique qui ne se retrouvera pas souvent sous sa plume. Le coche, les chevaux qui le traînent, la physionomie, le costume des voyageurs qui l'encombrent, appartenant aux diverses classes de la société bourgeoise, depuis l'épicière de la rue Saint-Antoine, «ayant plus de douze bagues à ses doigts, qui s'en va voir la mer en compagnie de sa tante, la chandelière de la rue Michel-le-Comte,» jusqu'au jeune écolier «revenant de Bourges et se préparant à prendre ses licences,» tout cela compose un petit tableau de genre achevé, qui rappelle sans trop de désavantage le coche de La Fontaine et le bateau de Mme de Sévigné.

Ce voyage du frère et de la sœur avait probablement pour objet le règlement de leurs affaires de famille, qui paraît s'être soldé pour elle par l'abandon à son frère, prodigue et dépensier, comme on l'a vu, de ce qui lui revenait, soit de ses père et mère, soit du parent dont nous avons parlé. Mais une perspective nouvelle venait de s'ouvrir devant eux.

En 1642, par l'intermédiaire de Philippe de Cospéau, évêque de Lisieux, la marquise de Rambouillet obtint pour Scudéry le gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille. En vain le ministre de Brienne hasarda quelques objections tirées de l'inconvénient qu'il y avait à confier un pareil poste à un poëte. La marquise insista en disant qu'un homme comme celui-là ne voudrait pas d'un gouvernement dans une vallée, et elle ajoutait plaisamment: «Je m'imagine le voir sur son donjon, la tête dans les nues, regarder avec mépris tout ce qui est au-dessous de lui.» De si bonnes raisons l'emportèrent, et Scudéry fut nommé.

Pour se faire une idée de ce qu'était ce «gouvernement commode et beau,» qu'on a peine à prendre au sérieux depuis les vers de Chapelle et Bachaumont, peut-être faut-il garder un milieu entre ces vers fameux et la solennité voulue des lettres de provision[ [23]. Il est certain que la position de ce fort qui dominait toute la partie sud du vieux port de Marseille, lui avait fait jouer un rôle dans les troubles de cette ville au siècle précédent. Mais il était alors bien déchu de son importance. Il paraît que les gouverneurs, assez faiblement rétribués[ [24], n'étaient pas obligés à la résidence et qu'ils pouvaient se faire remplacer par des lieutenants.

A peine Scudéry avait-il obtenu sa nomination, qu'il adressait au cardinal de Richelieu des Stances où, tout en le remerciant de la faveur qu'il venait d'obtenir, il déclarait à son Éminence que «si elle ne faisoit pleuvoir la manne en ce désert, il mourroit de faim dans cette place importante[ [25].» Mais le cardinal avait alors bien d'autres affaires. Il conduisait à Lyon Cinq-Mars et de Thou, pour les faire exécuter. Bientôt il les suivait lui-même dans la tombe.

Cependant Scudéry, en attendant mieux, avait soin de mettre en tête de ses ouvrages le titre de Gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde. Quelquefois, à la suite de ce titre, il prit ou on lui donna celui de Capitaine entretenu sur les galères du Roi, et M. Jal nous apprend que, sur deux listes de capitaines de galère, gardées aux archives de la marine, il a lu: «De Scudéry, capitaine de galères de 1643 jusqu'à 1647.» Il ajoute que des brevets de cette espèce étaient souvent donnés à des hommes qui n'avaient rien de commun avec la marine.

Ce ne fut qu'en novembre 1644, après la mort de Louis XIII et de son ministre, que Scudéry songea enfin à prendre possession de son gouvernement. Tallemant des Réaux dit crûment: «Sa sœur le suivit; elle eût bien fait de le laisser aller; elle a dit pour ses raisons: je croyois que mon frère seroit bien payé. D'ailleurs le peu que j'avois, il l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner, mais on ne sait ces choses là que quand on les a expérimentées.» Disons à notre tour que ces choses là, c'est-à-dire celles du cœur, échappent complétement à notre conteur d'historiettes. Il prête ici à Mlle de Scudéry un langage que démentent et sa conduite et ses propres paroles toutes les fois qu'il s'agissait de dévouement et d'amitié. Nous en croyons davantage Tallemant, lorsque reprenant son rôle de chroniqueur, il ajoute: «Scudéry part donc pour aller à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des frais, car il s'obstina à transporter bien des bagatelles, et tous les portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jusqu'à Guillaume Colletet. Ces portraits lui avoient coûté: il s'amusoit à dépenser ainsi son argent en badineries.» Nous pardonnons plus volontiers à Scudéry ce genre de badineries que la manie des tulipes pour laquelle il dépensait aussi beaucoup d'argent, et, au risque de retarder à notre tour le voyage, nous dirons quelques mots de cette curiosité des portraits, qui lui était commune avec plusieurs de ses contemporains, Guy-Patin, Gaignières, Coulanges le chansonnier, etc. Ce dernier s'en est moqué agréablement, au risque de se chansonner lui-même, dans la pièce de son recueil intitulée:

SUR UN CABINET REMPLI DE PORTRAITS.

Air: Tout mortel doit ici paroître.

Tout portrait doit ici paroître,