Le cabinet enfin vous paroîtroit doré[ [69].»
Le cabinet de Mlle de Scudéry fut de tout temps fort modeste, car elle écrivait à l'abbé Boisot, le 9 octobre 1694 (elle demeurait alors rue de Beauce): «Que l'Ermite vienne quelquefois à ma cellule, car mon cabinet se peut appeler ainsi.»
Dans cette première habitation, comme plus tard dans la seconde, se trouvait un jardin planté d'arbres fruitiers dont Mlle de Scudéry distribuait les fruits à ses amis, de mûriers, d'orangers, de jasmins et même d'acacias, essence encore nouvelle en France. Là chantaient cette fauvette qui revenait tous les ans et qui revient aussi souvent dans les vers de Sapho et de ses amis, cette pigeonne au nom de laquelle on présentait des placets, ces roitelets, ces pinsons et enfin ces tourterelles qui inspiraient si heureusement les habitués de la maison[ [70]. Ajoutez-y une chatte favorite, dont les adorateurs platoniques de sa maîtresse se proclamaient jaloux, et vous aurez une idée de ce premier théâtre des Samedis[ [71]. On y tenait des conversations littéraires ou galantes, témoin la fameuse Journée des Madrigaux, du 20 décembre 1653[ [72], on y échangeait des cadeaux, on s'y occupait quelquefois de sciences et souvent de modes. On avait des imitateurs, des rivaux et des critiques[ [73].
Que faisait Scudéry pendant ce temps? Le plus souvent sans doute, il avait de ces boutades dont nous parle Tallemant: «Il se retiroit chez lui et ne vouloit voir personne.» Mais nous avons aussi la preuve qu'il ne s'isolait pas toujours aussi complétement, et nous le verrons tout à l'heure figurer dans une conversation avec sa sœur et l'abbé d'Aubignac, leur voisin. Il paraît même, par une pièce de vers de Pellisson, qu'il ne refusa pas toujours de se prêter aux coquetteries poétiques entre celui-ci et sa sœur, tant qu'il put les croire sans conséquence. Dans cette pièce intitulée Caprice contre l'estime, et qui commence ainsi:
Donc je ne dois plus prétendre
D'arriver un jour à Tendre;
Donc, sans jamais être aimé
Je ne serai qu'estimé;
Dans cette pièce, disons-nous, il prend à témoin Sapho et son excellent frère de l'insuffisance d'un sentiment froid comme l'estime, etc.[ [74]
Bientôt le succès de Clélie (1654-1661), toujours sous le nom de Georges, vint s'ajouter à celui d'Artamène. La pacification de 1652, et la rentrée de la Cour à Paris (21 octobre) avaient multiplié toutes les coteries, et, entre autres, celle des Précieuses dont le nom, encore peu répandu, ne se prit en mauvaise part que plusieurs années après. L'esprit romanesque triomphait en littérature comme en politique. «Tandis que l'amour du bruit, la galanterie, le goût des aventures et des grands coups d'épée armaient contre l'autorité royale les jeunes seigneurs, les héroïnes coquettes, les vieux magistrats et les masses populaires, les éditions multipliées de la Clélie et du Cyrus enivraient les lecteurs par leurs longs récits de guerre, de politique et d'amour[ [75].»