Clélie est conçue dans le même système pseudo-historique, exposé dès la préface de l'Illustre Bassa, largement appliqué dans Cyrus et repris avec des développements dans le chapitre des premières Conversations, intitulé: De la manière d'inventer une fable. On voit dans ce dernier écrit que l'auteur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient été souvent fausses ou mal appliquées. Il ne faut donc pas demander à la Clélie la peinture exacte des premiers temps de Rome, ni les vrais caractères des anciens Romains qu'après tout Racine et même Corneille n'ont pas laissé d'accommoder aussi quelquefois à la française. La description de Carthage qu'on trouve au tome Ier[ [76] n'a pas les prétentions à la couleur locale bruyamment affichées dans un de nos romans contemporains. Il ne faut y chercher, en fait de témoignages historiques, qu'une vérité purement relative. On sent des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau des combats qui ensanglantent les faubourgs de Rome, dans la scène où Brutus soulève le peuple, dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils, dans la peinture de leur mort, etc.

On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits de personnages connus, et telle est leur fidélité que plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou du pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la marquise de Sablé[ [77]. C'est là, dit l'historien de Mme de Maintenon, qu'il faut chercher la meilleure peinture du singulier ménage de Scarron, et le meilleur portrait de Mme Scarron dans sa jeunesse[ [78]. Non-seulement toutes les dames voulaient être dans les romans de Mlle de Scudéry, comme le dit Tallemant qui cite des exemples de cette manie, avec noms à l'appui, mais encore de saintes maisons, d'austères personnages, ainsi que nous le verrons bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de figurer dans cette galerie romanesque. La plume de Sapho faisait concurrence au pinceau de Philippe de Champagne aussi bien qu'à celui de Mignard ou de Petitot.

Mais il y a dans la Clélie un genre d'intérêt particulier qui la distingue des autres romans publiés sous le nom de Georges, et qui achève d'en révéler le véritable auteur. La femme s'y montre de plus en plus, avec ses vertus comme avec ses faiblesses. Nous ne voulons pas seulement parler ici de la Carte de Tendre qui se trouve au tome Ier, et que l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une plaisanterie de société[ [79]. Ce mélange d'allégories galantes et de descriptions imaginaires, sans remonter ici jusqu'au Roman de la Rose, à la géographie fantastique de l'Utopie et du Pantagruel, avait été, si l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis en œuvre dans sa Relation du royaume de Coquetterie, composée longtemps avant l'apparition du premier volume de Clélie, quoique publiée seulement pendant le cours de la même année 1654. Dans la Lettre d'Ariste à Cléonte[ [80], il nous apprend que «pour le brouiller avec l'illustre Sapho, certaines personnes, jalouses peut-être de ce que, par l'occasion du voisinage, il avoit depuis quelque temps renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient représenté sa Carte et sa Description du royaume de Coquetterie comme une imitation, sinon comme un larcin de celles du Pays de Tendre.»

Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous assez indifférente, de savoir si la création de l'abbé est antérieure, ou même, comme le veut Furetière, supérieure à celle de Mlle de Scudéry, d'Aubignac, dans son apologie, en prend occasion de nous raconter, sur ses rapports avec elle et avec son frère, quelques détails qui trouveront bien ici leur place. «Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès la première fois qu'elle me montra son Pays de Tendre, je lui dis que j'avois dès longtemps fait une description de la vie de ces femmes extravagantes que l'on nomme Coquettes, mais que ma profession présente m'empêchoit de faire voir de quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même de me relever de ce scrupule par des considérations que son frère soutint d'une manière fort obligeante, et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à tous les autres[ [81]

Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'affirmation même de Clélie, rapportée plus haut, «que cette bagatelle n'étoit faite que pour être vue de cinq ou six personnes,» il semble résulter qu'il existait des copies manuscrites de la Carte de Tendre, même avant l'apparition du premier volume de Clélie. Dans tous les cas, elle engendra une foule d'imitations, de commentaires, parmi lesquels il ne faut pas oublier la Gazette de Tendre, publiée par M. Émile Colombey à la suite de la Journée des Madrigaux, d'après les manuscrits de Conrart. On trouve dans les mêmes manuscrits une pièce en forme de Charte, dont voici l'intitulé: «Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime, Dame de Reconnoissance, Inclination et terrains adjacents, à tous présents et à venir, Salut, etc.

Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la fondation d'Amour, 1656.»

Il y a aussi une Relation de ce qui s'est depuis peu passé à Tendre, avec le discours que fit la souveraine de ce lieu aux habitants de l'Ancienne ville[ [82].

Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons-nous de citer sur la Clélie l'opinion d'un écrivain moraliste qui nous montrera que tout n'est pas frivole dans cette œuvre d'une femme. «La Clélie, qui, au premier coup d'œil, ne semble qu'un roman plein de je ne sais quelle métaphysique amoureuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédantesque de galanterie, la Clélie est, quand on l'étudie de près, un livre sérieux et curieux où toutes les questions qui tiennent à la condition des femmes dans le monde sont traitées d'une manière à la fois piquante et judicieuse. Quel est le rang que la civilisation moderne donne à la femme, et que doit faire la femme pour avoir et pour garder ce rang? Voilà, en vérité, le sujet de la Clélie[ [83]

Au surplus, le moment approchait où Mlle de Scudéry, déjà à demi émancipée par le succès des derniers romans dans lesquels l'opinion lui attribuait une part de plus en plus large, allait plus complétement encore s'affranchir de la tutelle parfois gênante de son frère, et avoir son intérieur, son ménage, sa société, son individualité civile et littéraire.

Georges, compromis, comme nous l'avons vu, dans la cause du prince de Condé, avait quitté Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à Graville, près du Havre[ [84]. «Là, dit Tallemant, une demoiselle romanesque, qui mouroit d'envie de travailler à un roman, croyant que c'étoit lui qui les faisoit, l'épousa.» Cette demoiselle était Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme d'esprit, comme le prouvent ses lettres éparses dans la correspondance de Bussy-Rabutin, d'une beauté médiocre, à en croire ce passage de l'une d'elles, si bien applicable à sa belle-sœur: «Voilà un des priviléges de nous autres dames pas belles, et il faut avouer que c'est peut-être le seul; nous disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans que cela scandalise[ [85].» Époux et père de famille sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage, Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec sa sœur une communauté dont il s'était bien trouvé; mais celle-ci, sans nier les obligations qu'elle lui avait dans le passé[ [86], sans rester indifférente pour l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son frère, persista résolûment[ [87] à maintenir son indépendance jusqu'à la mort de ce frère, arrivée le 14 mai 1667.