C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries de société qui suivirent la publication du premier volume de Clélie, telles que la Journée des Madrigaux, la Carte et la Gazette de Tendre[ [98], au milieu de ces coquetteries à droite et à gauche, destinées peut-être à cacher un sentiment plus sérieux, qu'il faut placer le fameux quatrain:
Enfin, Acanthe, il faut se rendre.
Votre esprit a charmé le mien,
Je vous fais citoyen de Tendre,
Mais de grâce n'en dites rien[ [99].
Mme du Plessis-Bellière, l'une des dames qui paraissaient quelquefois aux Samedis, avait fait connaître Pellisson et Mlle de Scudéry à Fouquet, dont elle était parente. L'un et l'autre reçurent quelques marques de sa libéralité. Pellisson lui en adressa des remercîments en vers et en prose, et, à partir de 1656, devint un de ses principaux commis, sans que les relations avec Sapho en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson pendant son voyage à Nantes où il accompagnait le Surintendant. Elle-même venait d'assister aux fêtes de Vaux[ [100] et avait passé quelques jours aux Pressoirs du Roi, propriété située sur les bords de la Seine, près de Fontainebleau où se trouvait alors la Cour, et qui, bâtie sous François Ier, appartenait alors à une famille Jacquinot, amie de Fouquet et de Mlle de Scudéry. Celle-ci était inquiète du silence prolongé de Pellisson. On était au commencement de septembre 1661. L'orage grondait sur la tête du Surintendant. Dans ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du Royaume de Tendre, sous la plume de Mlle de Scudéry, a fait place aux accents du cœur: «Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un pauvre petit mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde.... Je ne vous demande pas de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous portez, car pour peu que je sache que vous vivez, je supposerai que vous m'aimez toujours.»
Entre deux êtres qui, à défaut de la jeunesse et de la beauté, pouvaient mettre en commun les trésors d'une affection aussi vive et aussi sérieuse à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître l'idée du mariage[ [101]. Elle se présenta au moins à leur entourage le plus immédiat, soit que cette éventualité ait excité ses railleries ou ses craintes. Les lettres que nous venons de citer renferment les passages suivants: «Si je ne craignois de vous fâcher, je vous dirois que v... m... (votre mère) dit et fait de si étranges choses tous les jours, que l'imagination ne peut aller jusque là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer une manière d'agir si injuste et si déraisonnable....» Et plus loin: «Votre mère a dit à M... (Ménage) des choses qui vous épouvanteroient si vous les saviez, tant elles sont déraisonnables, emportées et hors de toute raison[ [102].»
Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera éclairci par une lettre inédite de l'abbé Bourdelot que nous empruntons à la Correspondance de Nicaise[ [103]. «Je n'étois pas d'humeur à laisser passer ce que dit l'Anti-Menagiana que, si Pellisson eût épousé Mlle de Scudéry, c'eût été la faim qui auroit épousé la soif, et beaucoup d'autres impertinences de cette nature. A propos de Pellisson, il est bon de vous dire que ce que dit le Menagiana que sa mère offrit vingt mille livres à Mlle de Scudéry pour l'obliger à l'épouser est très-faux. Je sais de bonne part qu'elle ne craignoit rien tant que de la voir la femme de son fils.»
Mais, soit pruderie, soit indépendance, Mlle de Scudéry professa un éloignement constant pour le mariage. Elle s'était expliquée là-dessus très-nettement au t. X, l. II du Cyrus, et elle y revient encore dans des lettres de sa vieillesse, où, à l'occasion du mariage de Mme de Chandiot, une de ses amies, elle écrit: «Le mariage est, suivant moi, la chose du monde la plus difficile à faire bien à propos.... J'ai préféré trois fois dans ma vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en repentir[ [104].» En revanche elle se forma toujours de l'amitié l'idée la plus haute. Nous allons la voir à l'épreuve.
A la date de la dernière des lettres de Mlle de Scudéry citées plus haut, 7 septembre 1661, Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes depuis deux jours; puis, sur un ordre du roi, il fut conduit au château d'Angers et de là à la Bastille. On peut voir à la Correspondance la lettre émue qu'elle écrivait à Huet sous le coup de cette nouvelle. A partir de ce moment, ce fut, de la part de Mlle de Scudéry, une série de démarches, d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord pour adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire cesser. Pellisson avait su mettre dans ses intérêts un Allemand qu'on avait placé auprès de lui comme espion, et dont il fit un émissaire. Par le moyen de cet homme, il eut avec son amie une correspondance journalière, dont on peut se faire une idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai 1694 à l'abbé Boisot: «J'ai brûlé plus de cinq cents lettres de M. de Pellisson, du temps de la Bastille.»