Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-Beuve? Ni Arnauld, ni Boileau, n'avaient tout ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, Nicole et Du Guet les comprenaient mieux, et Bossuet jugeait la Xe satire moins irréprochable et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici comme il en parle au chap. XVIII du Traité de la concupiscence: «Celui-là s'est mis dans l'esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un remède.» Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue avait été également saisi par Mlle de Scudéry, ennemie du mariage[ [138].
Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère pour la reine de celles que Ninon appelait: les Jansénistes de l'amour. Le Provincial, dans une réponse, du 2 février 1656, aux deux premières lettres de son correspondant, lui transmettait le billet suivant, écrit par une dame à une de ses amies qui lui avait fait tenir la première de ces deux lettres: «Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée: elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a faite.»
Et le Provincial ajoutait: «Vous voudriez bien aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien davantage[ [139].»
Quelle était cette personne? Racine va nous l'apprendre dans sa Lettre à l'auteur des Imaginaires[ [140]. «N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connoître?»
De son côté Mlle de Scudéry, qui entretenait avec M. d'Andilly des relations amicales, fit son portrait sous le nom de Timante et le plaça dans un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de la Clélie (1657). Elle loua beaucoup la conversion et la retraite de Lemaistre à Port-Royal. Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette noble pensée: «Il faut de la vertu pour être capable de ces grands attachements.... Après tout, la vertu est d'un assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des femmes hasardent leur réputation à si bon marché.»
Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, un côté romanesque et dévot qui unissait Port-Royal et les héros de Corneille et du Grand Cyrus[ [141]. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu la Clélie[ [142], ce qui ne l'empêcha pas, dans sa Première visionnaire (décembre 1665), de traiter les auteurs de romans et de pièces de théâtre d'empoisonneurs publics. Racine, piqué au vif, entreprit, dans sa Lettre, déjà citée, à l'auteur des Imaginaires, de venger à la fois les auteurs dramatiques et les romanciers. Après quelques notes sur les premiers, il ajoute malignement: «Vous avez oublié que Mlle de Scudéry avoit fait une peinture avantageuse de Port-Royal dans sa Clélie. Cependant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous eût loué dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le livre qui parloit de vous: il y courut de main en main, et tous les solitaires voulurent voir l'endroit où ils étoient traités d'illustres.»
Après avoir montré la réaction qui se produisit, par l'organe de critiques autorisés, au nom du goût, de la morale et même du puritanisme religieux contre les genres précieux et romanesque, il est juste d'ajouter que l'un et l'autre eurent une influence souvent salutaire sur les progrès de la vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le règne de Henri IV, des restes de barbarie, fruits des guerres civiles du siècle précédent. Un peu de raffinement n'était pas inutile pour combattre ces tendances grossières. Mlle de Scudéry continua les réformes que l'hôtel de Rambouillet avait commencées; leurs innovations dans les habitudes sociales, dans la langue, dans l'orthographe[ [143] ne furent pas toutes stériles ou ridicules, et, parmi ce qui en est resté, il en est plus d'une dont l'honneur revient à Mlle de Scudéry.
«Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi frivole que ces écrivains dont l'observation n'a pas été plus loin que le ridicule des Précieuses, de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté estimable et ne servirent pas médiocrement au progrès de la socialité. On n'a pas le droit de remarquer leur mauvais goût, sans remarquer aussi qu'elles étaient une école de bonnes mœurs dans un temps de dépravation invétérée. Que si elles avaient le défaut de faire de l'amour un délire de l'imagination, elles eurent aussi le mérite d'élever les esprits et les âmes au dessus de l'amour d'instinct, et de préparer cet amour du cœur, ce doux accord des sympathies morales si fécond en délices inconnues à l'incontinence grossière, cet amour qui donne tant d'heureuses années à la vie humaine, appelée seulement à d'heureux moments par l'amour d'instinct[ [144].»
En effet, tandis que les austères, les rigoristes faisaient le procès aux romans par cela seul qu'il y était question des faiblesses du cœur, les Épicuriens, comme Saint-Évremond et ses pareils, reprochaient aux Précieuses «d'avoir ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel à force de vouloir l'épurer.» «Voilà du temps et de l'esprit bien mal employés!» disaient-ils, à propos des longues conversations entre amoureux du Cyrus et de la Clélie, et il ne manquait pas de gens pour se moquer des amours à la platonique de Pellisson et autres adorateurs du même genre. Il faut se rappeler les amours sans façon du Vert-galant, ceux, encore plus hideux, du précédent règne, le dévergondage qui s'étale dans les Historiettes de Tallemant, et sur lequel la majesté du grand règne vint à grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de décence, pour pardonner à la galanterie quintessenciée que les Précieuses et les romans de Mlle de Scudéry introduisirent dans les rapports entre les sexes.