III
AFFAIRES DOMESTIQUES.—LES CONVERSATIONS MORALES.
SUCCÈS ACADÉMIQUES.—ILLUSTRES AMITIÉS.—VIEILLESSE ET FIN.
1660-1701.
L'affaiblissement de la vogue des romans ne retrancha rien de l'estime qui continuait de s'attacher à Mlle de Scudéry. «Elle est plus considérée que jamais,» écrivait Tallemant vers 1660, et ces sortes de témoignages ont dans sa bouche une valeur toute particulière. Affranchie par la mort de son frère de plus d'une solidarité fâcheuse, elle vivait du produit de sa plume auquel venaient se joindre les cadeaux de ses amis et les marques de la munificence des princes. Outre les présents par lesquels les Condé avaient reconnu le dévouement du frère et de la sœur pendant la Fronde, les Rambouillet, les Montausier, Mmes de Rohan-Monbazon, de Guénégaud, avaient pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses circonstances, des cadeaux utiles et à son usage personnel, soit pour ménager sa délicatesse, soit pour éviter que Georges ne mît la main dessus. Mais il y fallait du mystère, et voici comment elle-même en parle dans la Clélie: «Sachez que cette personne (une fille de Syracuse) qui a de la naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont le cœur est fort noble, et qui, sans faire le bel esprit, a plus de réputation qu'elle n'en cherche.... a eu plusieurs aventures qui prouvent que la vertu est encore considérée.... On lui a fait plusieurs présents d'une façon particulière, et, comme on sait qu'elle aimeroit mieux donner que de recevoir, on a pris des biais détournés.» Suivent des exemples de ces dons mystérieux dont Tallemant a confirmé plus tard la réalité et nommé les véritables auteurs[ [145]. Les moins riches, les littérateurs avaient aussi leur modeste offrande. Conrart offrait tous les ans un cachet de cristal, M. Bétoulaud des agates gravées, le père Commire des fleurs brodées à l'aiguille, et des pierres antiques ou qui passaient pour telles[ [146], Chapelain une gélinotte, et Ménage, dans la pièce même où il nous révèle quelques-unes de ces particularités, exprime l'embarras où il est de trouver pour son compte quelque chose de nouveau[ [147]. En 1694, Mlle de Scudéry écrivait encore: «Je fus tellement accablée à ma fête de fleurs, de fruits, de vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à recevoir les visites de ceux qui venoient voir les vers que j'avois reçus.»
Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et qui avait d'abord pour principal objet d'empêcher un refus, devint bientôt une mode, une espèce de jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des donateurs en même temps que celui de la donataire. Cette préoccupation est visible dans une lettre de mai 1656[ [148], écrite par celle-ci à une personne inconnue qui lui avoit adressé un présent. Nous ne connaissons pas la nature de ce présent qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle en dit: «Il me semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois avoir renoncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses ou en anémones, m'étant résolue à ne mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du blanc.»
Vers 1671, elle recevait, au nom des Dames, une ode attachée avec des rubans de diverses couleurs à une petite guirlande de lauriers d'or émaillés de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte. L'objet de cette gracieuse offrande répondit à l'illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être. On découvrit, quelque temps après, que l'ode était de Mlle de la Vigne[ [149].
Nous ne voulons pas trop insister sur ces épisodes un peu puérils, mais il en est un que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'époque, l'Affaire des voleurs, comme on l'appela, qui donna lieu à tout un cycle poétique, et qui, après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps, a été reprise de nos jours par le roman et par le théâtre.
Le premier jour de l'an 1665, vers dix heures du matin, Mlle de Scudéry reçut «une corbeille de paille brodée où il y avoit une belle bourse de point d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quantité de petits bijoux de filigrane[ [150]. Ce présent étoit apporté par un homme de mauvaise mine et sentant son filou, comme de la part des voleurs en faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant un placet au roi contre celui de M. Châtillon-Barillon.»
Ce passage des Manuscrits Conrart[ [151] a besoin d'être expliqué. Dès 1650, Mlle de Scudéry écrivait à Godeau: «Depuis un mois ou six semaines, on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il y a eu plus de quarante carrosses de gens de qualité arrêtés par ces messieurs les voleurs, qui vont à cheval et presque toujours quinze à vingt ensemble[ [152].» Ces vols, qui passèrent à l'état chronique, et sur lesquels on trouve tant de témoignages dans les mémoires du temps, donnèrent lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre: Placet ou Requête des Amans contre les Filoux, où les premiers se plaignaient au roi de ce qu'on ne pouvait, sans crainte d'être dévalisé, se promener le soir et faire la cour aux belles. Mlle de Scudéry adressa au roi une Réponse des Filoux à la Requête des Amans, dont la conclusion était:
Un amant qui craint les voleurs
Ne mérite pas de faveurs.
Le présent que les voleurs étaient censés faire à celle qui avait pris leur défense, était accompagné d'une pièce de vers commençant ainsi:
Ces hommes redoutés que l'on nomme filoux