Dont vous avez pris la défense

Sont de leur gloire trop jaloux

Pour demeurer dans le silence, etc.

Nouvelle Réponse de Mlle de Scudéry à une demoiselle qu'elle soupçonne de lui avoir fait cette galanterie[ [153]. Mais il y avait lieu de distinguer dans la galanterie le don lui-même et les vers qui l'accompagnaient. Ceux-ci, Conrart nous l'apprend, étaient de Mme de Platbuisson, l'une des muses satellites qui gravitaient dans l'orbite de Sapho, et à qui celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoigner sa reconnaissance[ [154]. Quant au présent lui-même, il paraît qu'il émanait de Mme de Montausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette indication fort vraisemblable nous est fournie par un savant allemand qui se trouvait alors à Paris, et qui, dans un gros volume sur la ville de Nuremberg, sa patrie[ [155], a raconté longuement et lourdement, à l'allemande, ce petit épisode de la vie parisienne à cette époque[ [156]; du reste, en position d'être bien informé, car, pendant son séjour à Paris (1665-1666), il fut en relation avec Chapelain et avec Mlle de Scudéry elle-même. Il raconte dans sa chronique qu'il lui rendit visite, et que, longtemps avant que le père Bouhours posât sa fameuse question: «Si un Allemand peut avoir de l'esprit,» elle lui demanda si l'allemand était véritablement une langue, ce dont elle était tentée de douter en entendant le rude jargon des gardes suisses et des suisses d'hôtels. Il l'étonna en affirmant que non-seulement l'allemand était une langue, mais que cette langue possédait des écrivains et même des poëtes. Il ajouta—et cet argument dut la convaincre—que l'on avait traduit la Clélie en allemand: «Votre incomparable Clélie, Mademoiselle, n'a rien perdu chez nous de sa forme gracieuse en passant par la plume aussi noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stubenberg.» Ceci paraît charmer notre demoiselle, qui raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé en Italie un traduttore traditore. «Un de mes romans, lui dit-elle, n'a pas eu la chance de tomber entre les mains d'un pareil interprète. J'avais dit qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec deux cent mille hommes, pour animer ses soldats, leur avait promis le pillage: puis se ravisant, la ville prise, avait donné en place à chacun quatre montres, c'est-à-dire quatre mois de solde[ [157]. Le traducteur me fit dire que le roi ordonna de distribuer à chacun quatre montres de poche[ [158], ce qui était l'absurdité même.»

Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'entendre une conversation de Mlle de Scudéry. Revenons à l'histoire, ou plutôt à la légende des voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoffmann, empruntant à Wagenseil la donnée du présent fait par les prétendus voleurs, et y mêlant, sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la Brinvilliers et de la Voisin, la chambre des poisons, la Reynie et d'Argenson, composa du tout une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens que la fantaisie seule y avait rapproché les faits et les personnes, mais à laquelle la création originale de l'orfévre Cardillac valut en France une popularité attestée par le remaniement du spirituel Henri de Latouche[ [159], et par le succès du mélodrame de Cardillac, l'un des premiers rôles où se révéla le talent de l'acteur Frédéric Lemaître[ [160].

Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait souvent, cette fiction poétique, cette visite toute courtoise des prétendus filous de 1665, avec l'aventure beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans après à Mlle de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi dans une lettre à l'abbé Boisot: «Je ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un mois, des voleurs ont voulu me voler. Ils se servoient d'une vieille masure à monter sur le toit de ma maison. Ils firent par trois fois des trous à mon grenier et dans la chambre de mes laquais, et il m'a fallu avoir garnison toutes les nuits pendant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce temps-là pour faire abattre ma vieille masure. De sorte qu'ayant dit un jour que je ne savois pourquoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois qu'un peu d'esprit droit et le cœur de même, un de mes amis, M. Bosquillon, m'envoya le lendemain un madrigal que je vous envoie[ [161]

Le père Niceron, parlant des faveurs dont Mlle de Scudéry fut l'objet de la part de hauts personnages, s'exprime ainsi: «Le prince de Paderborn, évêque de Munster, la régala de sa médaille et de ses ouvrages. La reine de Suède, Christine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un brevet de pension, et souvent même de ses lettres.» Passe pour le brevet de pension, quoique nous n'en rencontrions pas d'autres traces[ [162], mais pour le reste, tous ces régals et ces caresses des grands laissaient à Scarron le droit de dire:

Siècle méconnoissant, le dirai-je à ta honte?

On admire Sapho, tout le monde en fait compte,

Mais, ô siècle, à l'estime, aux admirations