Pour compléter ce chapitre des affaires domestiques, on nous permettra d'ajouter ici quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry, tel que nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans le postscriptum d'une lettre au jurisconsulte Taisand, datée du 1er septembre 1675, elle disait: «Je loge à présent rue de Beausse, derrière le Petit-Marché, au Marais du Temple.» Il nous paraît évident, comme à M. Miller[ [172], que cette formule indique un changement récent de domicile, mais—et ceci explique l'erreur de ceux qui font remonter à une époque antérieure son installation rue de Beauce—elle était restée fidèle au quartier du Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des Champs, à ce milieu de jardins, de cultures, que le projet inachevé de Henri IV avait créé dans cette partie de Paris demi-rurale, où des noms de provinces donnés à toutes les rues prêtaient encore à l'illusion.
Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la rue de Beauce n'avait été achevée qu'en 1630. Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison de Mlle de Scudéry occupait le coin de cette rue et de celle des Oiseaux[ [173]. Elle continuait à y recevoir les samedis, et parfois les mardis depuis deux heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont le nombre s'éclaircissait peu à peu, et les visiteurs accidentels que sa réputation y attirait. Quelquefois l'entretien, commencé dans sa chambre, se continuait dans le jardin, ou même chez quelqu'une de ses voisines et amies de la rue de Berry, Mlle Boquet ou Mme Aragonnais. Les arbres fruitiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de passage qui animaient l'enclos de la Vieille rue du Temple ne manquaient pas à celui de la rue de Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux, croyait à leur intelligence[ [174]. On lui avait envoyé un petit perroquet et des caméléons qu'elle entreprit d'élever. Le perroquet était probablement celui à qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser des vers latins où il lui promettait d'aller à l'immortalité avec sa maîtresse[ [175]. Quant aux caméléons, leur histoire est presque un épisode scientifique de la Chronique des samedis, et, comme telle, nous la laisserons raconter à l'un de nos naturalistes les plus distingués.
«L'illustre Mlle de Scudéry, dit-il, avait reçu en présent trois caméléons envoyés d'Égypte. Elle les garda chez elle pendant plus de six mois[ [176], et l'un d'eux passa même l'hiver; il fit les délices de la société choisie qui se donnait rendez-vous aux Samedis de la rue de Beauce. Là venait Claude Perrault, admirable anatomiste autant qu'excellent architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua des expériences sous sa direction, qui furent fort bien faites. On vit que l'animal devenait pâle toutes les nuits, qu'il prenait une couleur plus foncée au soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il fallait traiter de fable l'opinion que les caméléons prennent la couleur des objets environnants. Pour s'en assurer, on enveloppait la bête dans des étoffes différentes, et on la regardait ensuite. Une seule fois elle était devenue plus pâle dans un linge blanc, mais l'expérience répétée ne réussit plus aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt la peau du caméléon fut trouvée très-restreinte, allant du gris et du vert clair au brun verdâtre. Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces expériences de Perrault, instituées au milieu d'un cercle de beaux esprits du dix-septième siècle, marquent le dernier pas qui ait été fait dans cet ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne les a surpassées[ [177].»
C'est au milieu de cet entourage que l'on peut se figurer la bonne demoiselle, en robe gris de lin, les cheveux grisonnants, mais la taille encore droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent forcée de garder la chambre, se promenant dans son jardin, ou assise avec sa chatte favorite sur ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'oreille au caquetage de son perroquet, auquel se mêlent les bruits confus du Petit-Marché et l'Angelus du couvent des Enfants-Rouges.
Elle entretenait une correspondance étendue avec l'Allemagne, l'Italie, la Franche-Comté, la Provence, mais elle avait dû renoncer aux longs voyages, peut-être même aux séjours plus ou moins prolongés qu'elle faisait autrefois à Fontainebleau, aux Pressoirs, à Saint-Cyr. Plus de ces longues promenades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en bateau avec Mme de Saint-Simon[ [178]; tout au plus quelques excursions à Livry pour voir Mme de Sévigné, ou bien à Fresnes, chez Mme du Plessis-Guénégaud[ [179], où elles se retrouvaient ensemble, l'une toujours enjouée[ [180], l'autre toujours bonne. Les habitudes qu'elle avait contractées à Athis du vivant de Conrart paraissent s'être continuées après la mort de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y avait elle-même habité[ [181]. Du moins la tradition locale a rattaché à son nom plusieurs souvenirs. Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M. Foucault, intendant de Caen, on avait conservé, par respect pour sa mémoire, un arbre à l'ombre duquel elle venait étudier[ [182]. Dans le parc d'une autre maison où le duc de Roquelaure avait passé les dernières années de sa vie, et qui appartenait en 1787 à la duchesse de Châtillon, on voyait encore, à cette dernière époque, un monument élevé à la chienne favorite de ce seigneur, avec l'inscription suivante attribuée à Mlle de Scudéry:
Ci-gît la célèbre Badine
Qui n'eut ni beauté ni bonté,
Mais dont l'esprit a démonté
Le système de la machine[ [183].
Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de Mlle de Scudéry; il avait seulement donné une forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des romans avait succédé celle des Conversations morales qui parurent de 1680 à 1692[ [184]. Sans croire, ainsi que l'assure le rigide Arnauld, qu'elle avait «un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autrefois», et que, comme Gomberville, «elle eût voulu effacer ses romans de ses larmes»[ [185], on peut dire que, tout en conservant à la plupart de ces nouvelles compositions le cadre antique, les noms grecs, romains, africains et la forme des entretiens insérés dans ses romans[ [186], elle entend cependant les dégager des aventures purement romanesques, leur donner une allure plus décidément morale, en faire, comme on l'a dit, le bréviaire des honnêtes gens appelés à vivre dans le grand monde, caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître des femmes telles que Mmes de Sévigné et de Maintenon, des prélats tels que Mascaron et Fléchier[ [187], et que M. Cousin a résumé de nos jours en disant «qu'on pouvait offrir à une jeune femme ces dix volumes de Conversations, comme une suite de sermons laïques en quelque sorte, une véritable école de morale séculière, tirée de l'expérience de la meilleure compagnie[ [188].»