Les Conversations étaient devenues un genre de littérature à la mode, depuis que l'hôtel de Rambouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du confort et au rapprochement régulier des deux sexes, avaient créé ce nouvel élément de la vie sociale, inconnu au siècle précédent. De même que les Portraits chez Mademoiselle, les Caractères à l'hôtel de Condé, les Maximes chez Mme de Sablé[ [189], les Conversations étaient en faveur dans les salons modestes de Mlle de Scudéry et de Mme Scarron. Saint-Évremond et le chevalier de Méré en avaient fait le sujet de compositions littéraires. Il appartenait à la reine des Samedis de donner en même temps le précepte et l'exemple[ [190]. C'est ce qu'elle fit dans son chapitre De la conversation, p. 16 du volume de 1680. Elle pose en principe qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant sur ce point l'opinion du chevalier de Méré, qui avait été à son heure, dit Sainte-Beuve, un maître de bel air et d'agrément, et avec lequel elle avait eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce point délicat, et honni soit qui mal y pense! «Les plus honnêtes femmes du monde, dit-elle, quand elles sont un grand nombre ensemble, ne disent presque jamais rien qui vaille, et s'ennuient plus que si elles étoient seules.... Au contraire, il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer, qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames, que la plus aimable femme de la terre ne sauroit le faire.»
On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux qui suivent, bien des choses fines et délicates, intéressantes comme peinture de la société du temps, et qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains sujets de critique littéraire y sont touchés à l'occasion. Les conversations sur la manière d'inventer une fable—sur la manière d'écrire les lettres, etc., prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des divers genres de littérature, quoiqu'elle n'ait pas toujours réussi à les mettre en pratique. On est étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle soi-disant historique et assez ennuyeuse, une espèce d'histoire de la poésie française au seizième siècle, qui suppose des connaissances réelles sur ce point alors peu étudié, et qui montre, par exemple, que Mlle de Scudéry avait mieux connu et jugé Ronsard que l'auteur de l'Art poétique[ [191].
De même que les portraits du Cyrus et de la Clélie avaient donné naissance à ceux qui furent à la mode quelque temps après chez Mademoiselle de Montpensier, les Conversations de Mlle de Scudéry suggérèrent à Mme de Maintenon, qui avait été son amie avant d'être sa protectrice, l'idée d'en composer de plus simples destinées à être récitées par les demoiselles de Saint-Cyr[ [192]. Cela résulte non-seulement d'une lettre de Mme de Sévigné, déjà indiquée, mais d'un passage de celle de Mme de Brinon leur première supérieure, à Mlle de Scudéry, en date du 3 août 1688. On les trouvera l'une et l'autre dans la Correspondance.
En 1671, le premier prix de prose, fondé par Balzac, fut décerné à Mlle de Scudéry pour son Discours de la Gloire, qui certes n'ajoutera rien à celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de l'éloquence. On demandait, dans l'Écrit portant établissement des prix de prose et de poësie, que le premier traitât de certaines matières pieuses déterminées par le fondateur; qu'il fût revêtu d'une approbation de la Faculté de Théologie, et qu'il se terminât par une courte prière à Jésus-Christ[ [193]. La chose tenait à la fois du sermon et de l'amplification de collége.
A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Académie des Ricovrati de Padoue fit écrire par Charles Patin une lettre des plus flatteuses à Mlle de Scudéry pour lui donner place dans cette société qui se faisait gloire de compter dans son sein un certain nombre de dames françaises, telles que la marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy et de la Suze, Mesdames Deshoulières, de Villedieu, Dacier, etc. Au milieu de ces Muses françaises qui avaient chacune leur épithète: la Lumière de Rome, l'Immortelle, l'Éloquente, etc., Sapho était surnommée l'Universelle[ [194].
Il aurait même été question de suivre cet exemple en France, et Mlle de Scudéry figurait la première sur une liste de dames illustres par leur esprit et par leur savoir qu'il fut question d'admettre à l'Académie française. La proposition attestée par Ménage, et appuyée par Charpentier qui invoqua le précédent des Ricovrati de Padoue, n'eut pas de suite[ [195].
Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs fois, avec une certaine complaisance, dans ses lettres, étaient traduits en anglais, en allemand, en italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un de ses amis et obligés, Bonnecorse, de Syrie où il était consul à Seyde. M. Lair, professeur à Caen, et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que nous avons pu en recueillir, soit dans celle qui ne nous est connue que par des fragments ou des indications, nous la montre en rapport avec ce que la France et l'étranger renfermaient de plus distingué. On a vu, dit son panégyriste, avec une pointe d'exagération que le genre comporte, «des souverains ne recommander autre chose aux princes, leurs enfants, qui venoient en France, que de ne point retourner auprès d'eux sans avoir vu Mlle de Scudéry»[ [196].
Elle disait à l'abbé Boisot: «Je ne rejette que les louanges de mon esprit, et j'accepte hardiment celles qui s'adressent à mon cœur et à mon amitié.» Elle lui écrivait aussi, au sujet d'un service rendu à un ami: «Je renferme tout cela dans mon cœur où rien ne se perd jamais.» Il était d'elle encore ce mot qui avait frappé sa digne amie, Mme de Sévigné: «La vraie mesure du mérite doit se prendre sur la capacité que l'on a d'aimer[ [197].» Aussi Ménage, lui dédiant l'édition des œuvres d'un ami commun, écrivait: «Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de la vénération pour celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre douceur, pour votre tendresse, pour votre générosité, pour votre candeur, et surtout pour cette incomparable modestie qui au lieu de cacher votre mérite, le fait éclater davantage[ [198].»
S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses contemporaines,
Que louer la vertu, c'est lui désobéir,