La bourgeoisie redeviendrait classe dominante et elle serait bien autrement dangereuse que la bureaucratie d’aujourd’hui. L’effort pour la république égalitaire serait perdu ; qui sait pour combien de temps ?

Un autre gros grief de la droite est le terrorisme. Kautsky est opposé à la terreur comme moyen de gouvernement. Il dit que la terreur dessert la révolution au lieu de la servir en suscitant l’indignation des masses contre les gouvernants qui ordonnent la mort de leurs adversaires.

Trotsky répond que la terreur est inévitable. Dans le style ironique des bolchevistes, et des marxistes en général, il demande à Kautsky s’il croit que l’impératif catégorique de Kant puisse suffire à réduire les contre-révolutionnaires. La révolution est une guerre comme les guerres entre nations ; elle tue comme la guerre. Il faut briser la volonté de l’ennemi et on ne la brise que par la mort car la prison et la déportation ne font pas assez peur. Ce n’est pas en effet celui que l’on frappe qu’il s’agit de terroriser mais les autres ; en tuant quelques hommes, dit Trotsky, on en effraie des milliers et la crainte qu’ils éprouvent les empêche de nuire.

Un argument très en faveur contre le terrorisme est qu’il faut être convaincu d’avoir raison pour sacrifier au succès de ses idées des vies humaines.

Evidemment il faut être convaincu ; mais s’il n’y avait pas de temps à autre des personnes convaincues, jamais aucun progrès ne se ferait. Cet argument est la marque d’une paresse d’intelligence et de volonté qui n’est que trop répandue. On n’a que des demi-convictions ; on y tient peu, toute la vie est prise par le souci d’intérêts égoïstes, c’est pourquoi l’évolution sociale est si lente.

Evidemment il est toujours déplorable de sacrifier des hommes. Je crois que les Russes, s’ils l’avaient voulu, auraient pu par exemple déporter en Sibérie les contre-révolutionnaires ; mais il faut remarquer que l’objectif de Trotsky n’aurait pas été atteint, effrayer ; il s’agit avant tout d’effrayer et les ennemis du communisme ne l’auraient pas été suffisamment par l’envoi en Sibérie de quelques-uns de leurs camarades.

La dictature politique a le tort de léser la liberté de penser ; elle paralyse les cerveaux par la peur. Si bien intentionnés que puissent être des gouvernants, il est nécessaire qu’ils soient critiqués, la critique est un stimulant sans lequel l’esprit est tenté de s’endormir.

Mais dans un bouleversement tel que celui de la Russie à l’heure actuelle, la dictature est indispensable. La liberté politique donnerait l’essor à tous les timorés, à tous les esprits empêtrés de préjugés, l’œuvre des bolcheviks ne pourrait pas s’accomplir. Avant de desserrer l’étau dictatorial il faut que le nouvel ordre des choses ait acquis une solidité suffisante pour que le retour au passé ne soit plus possible.

Les Hébertistes du bolchevisme sont représentés par le communisme de gauche et l’anarchisme. Un des chefs écoutés du communisme de gauche, Mme Kollontaï, dit que les gouvernants bolchevistes n’ont pas assez fait confiance à la classe ouvrière. Le régime, dit-elle, n’est prolétarien que de nom : les ouvriers n’ont jamais été aussi malheureux ; les chefs du Gouvernement s’appuient en réalité sur la nouvelle classe dominante, la bureaucratie communiste qui renferme dans son sein quantité d’anciens bourgeois.

Les anarchistes vont plus loin encore. D’après eux, il fallait décentraliser, confier aux syndicats et aux coopératives la production et la répartition ; supprimer tout gouvernement ; n’avoir ni armée, ni police.