Mme Kollontaï a probablement raison en bien des points ; quant aux anarchistes, leurs opinions ne supportent pas la pratique ; elles reposent sur une conception erronée de l’esprit humain ainsi que sur une compréhension simpliste des rapports sociaux.
Tels qu’ils sont les bolchevistes ont été trouvés cependant trop avancés pour la bourgeoisie mondiale puisqu’elle leur a fait une guerre acharnée. Sans l’armée que les éléments de gauche leur reprochent si âprement il y a longtemps qu’ils ne seraient plus. Grâce à leur armée relativement forte ils ont tout récemment pu contracter une alliance avec l’Allemagne qui leur permet de tenir tête au monde capitaliste.
Mais le régime de la Russie ne sera pas le communisme tel qu’on le comprenait aux premiers jours. Dans quelle mesure faut-il le regretter ?
Lénine appelle avec juste raison la société présente l’« anarchie capitaliste ». C’est l’anarchie en effet, puisque la société ne s’occupe pas de l’individu dont la destinée est livrée au hasard.
Le nombre des forces perdues dans notre ordre social est considérable. Les grandes intelligences des génies même, sont étouffées et les situations supérieures, où ils auraient pu rendre des services, sont occupées par des médiocrités qui n’ont eu d’autre mérite que le hasard d’une naissance heureuse.
Mais il y aurait grand péril à remplacer le désordre capitaliste par un communisme trop ordonné. Pris dans l’engrenage social depuis sa naissance jusqu’à sa mort, l’individu jouirait du bienfait de la sécurité matérielle, mais l’initiative serait tuée en lui. Le grand danger du communisme c’est le « grégarisme » ; l’esprit de troupeau mortel à la formation des individualités supérieures indispensables au progrès social.
Un autre danger du communisme intégral, c’est l’exagération de l’esprit égalitaire. C’est une grande erreur de vouloir que l’intellectuel capable des grands travaux de direction technique ou de pensée soit assimilé dans sa condition sociale et morale au manuel capable seulement de quelques gestes très simples et toujours les mêmes. L’intelligence, l’énergie, l’effort, la persévérance doivent être encouragés, autrement elles disparaîtront. Il est possible que dans un avenir lointain, l’instinct social acquière un développement tel que chacun sans aucun espoir d’un traitement de faveur soit porté à faire tout son possible pour la société. Mais ce serait une lourde faute de vouloir dès maintenant, avec une psychologie formée par la société présente, se conduire comme si le dévouement était passé à l’état d’un réflexe. Un seul critère suffit à mon avis à déterminer l’importance respective du manuel et de intellectuel. L’intellectuel peut, avec un petit effort d’adaptation, se faire manuel, le manuel ne peut pas remplir les fonctions de l’intellectuel.
La justice doit consister à établir l’égalité au point de départ de la vie. Instruction égale pour tous, possibilité pour chacun de s’élever aussi haut que ses facultés intellectuelles et son travail persévérant le lui permettront.
Mais bien entendu les inégalités nécessaires ne doivent pas être par trop grandes. Même au dernier échelon social, le manœuvre doit avoir une vie acceptable, des heures de travail réduites, un salaire suffisant pour permettre un logement spacieux et sain, une nourriture suffisante, des vêtements confortables ; et même une culture intellectuelle relativement élevée.
Ce dernier vœu peut à première vue paraître utopique, puisque en l’occurrence ces « manœuvres » seraient pris parmi les moins intelligents. En réalité, lorsque la société aura organisé sérieusement l’éducation, les moins intelligents recevront quand même une certaine culture. Les enfants d’intelligence inférieure, dans la bourgeoisie actuelle, arrivent, grâce aux efforts de leurs parents, à une culture convenable. Ce que font aujourd’hui les familles riches pour leurs enfants disgraciés, la Société devra le faire.