Je m’adressai d’abord aux camarades, mais je n’obtins pas l’accueil que je me croyais en droit d’attendre. Chez nous comme partout, les questions de personnes, les rivalités, etc., priment de beaucoup les idées. Je ne pensais pas que pour aller en Russie, il me faille la permission de qui que ce soit ; n’étais-je pas libre d’aller là aussi bien qu’ailleurs.
Puisque les camarades refusaient de m’aider, je comptais me passer d’eux, comme du Gouvernement.
J’avais plusieurs moyens de sortir de France, je choisis la frontière suisse. A Bâle, les frontières franco-suisse et suisse allemande, sont très près l’une de l’autre ; j’espérai donc réussir plus rapidement de ce côté.
Des camarades m’avaient fortement conseillé d’entourer mon départ de précautions pour éviter d’être arrêtée à la frontière. J’étais bien tranquille, personne que moi, à Paris, ne connaissait l’endroit où j’avais résolu de passer. Néanmoins, pour donner à mon départ des apparences normales, je déclarai, dans ma maison, que j’allais en Bretagne pour les vacances ; on était à la fin de juillet c’était tout naturel.
Poussant les précautions à l’extrême, je me dirigeai ostensiblement vers la gare Saint-Lazare. Ce n’est qu’en route que, changeant de taxi, je me fis conduire à la gare de l’Est.
On ne saurait croire combien le fait de se savoir dans l’illégalité rend timide. Il me sembla qu’en demandant directement un billet pour Saint-Louis, ville frontière, je devais attirer l’attention ; je pris donc ma place pour Mulhouse ; de Mulhouse j’irais à Saint-Louis, ce serait plus long, mais plus sûr.
Ce n’est pas sans appréhension que je m’installai dans le wagon. Je quittais mon petit bien-être de demi-bourgeoise ; qu’allai-je trouver à la place. Même dans les formes légales, les voyages à l’étranger ménagent, depuis la guerre, plus d’ennuis que de plaisir ; qu’adviendrait-il de moi dans ce voyage de conspirateur ? Je calmai ma nervosité en me commandant à moi-même de n’envisager que le présent, sans songer à l’avenir. Le présent, il était très acceptable ; wagon-restaurant, confort ; à travers la portière ouverte, le défilé des champs ensoleillés de juillet. Je ne pouvais que me réjouir.
A Mulhouse, quatre heures à attendre ; je quitte la gare pour une promenade en ville. A la sortie, un homme, le commissaire spécial, sans doute, dévisage tout le monde. Il ne me remarque pas ; j’ai changé ma coiffure ordinaire, sur mes cheveux courts, je porte une « transformation », je suis une femme comme les autres.
Cependant, je dois subir dans les rues de Mulhouse la curiosité des passants. L’esclavage de la femme est encore à tel point enraciné dans les mœurs qu’on n’admet guère qu’une femme puisse voyager seule.
Et, à cet égard, la guerre a fait singulièrement reculer la civilisation ; en raréfiant les étrangers, elle a fait que l’on traite en suspect quiconque se hasarde hors de sa ville.