Si j’avais mon passeport dans ma poche, je me soucierais peu des regards ; mais dans les conditions où je suis, ils me gênent sensiblement. J’ai hâte de regagner la gare où on a plus de liberté.
A Saint-Louis, nouveau contre-temps. J’ai donné rendez-vous pour huit heures à l’homme qui doit me faire passer la frontière : il n’est que quatre heures, j’ai pris un chemin plus court. L’homme que je ne connais pas, m’a averti qu’il porterait une fleur à la boutonnière. Justement, un homme attend devant la gare. Sa boutonnière est fleurie ; c’est lui, sans doute. Il a deviné que j’arriverais plus tôt. Je vais vers l’homme, mais il ne sait pas ce que je veux dire.
Mon correspondant m’a indiqué un hôtel. Cet hôtel est au bout de la ville et pas de voitures. Je me décide à y aller à pied, portant mes deux lourdes valises. Sur mon passage, des enfants m’injurient en allemand.
Quoique la frontière ne soit pas franchie, je me sens déjà à l’étranger.
Enfin, à l’heure et au lieu indiqués, je trouve l’homme ; il est accompagné d’un de ses amis et d’une femme assez bien vêtue. Je me sens rassurée.
L’homme, cependant, me présente le passage de la frontière comme une chose dangereuse. Mes valises l’effrayent ; il me demande si elles ne contiennent pas de journaux bolchevistes.
Nous prenons un tramway qui mène à la frontière. Nous descendons et mon correspondant me dit d’attendre avec son ami. Lui passera la douane avec la femme ; il emporte mes bagages.
L’homme ne revient pas ; je commence à m’inquiéter fortement. Je me souviens que j’ai oublié dans ma valise la lettre d’un camarade de Pétrograd ; cette lettre doit me servir de recommandation en Russie. Sans doute le douanier l’a trouvée et mon correspondant est arrêté.
Il revient enfin ; il est seul. « Vous devez, me dit-il, payer d’audace. » Pendant que tous deux montreront leur passeport au guichet, je me glisserai derrière eux. J’exécute ce programme, qui prend à peine un quart de minute ; je suis en Suisse.
Nous voilà à Bâle installés à la terrasse d’un café. Vous ne pouvez songer, me dit-on, à aller coucher à l’hôtel. Tous les matins, à six heures, les hôtels sont visités par la police ; vous n’avez pas de passeport, vous seriez infailliblement arrêtée. Après bien des tergiversations, l’ami de mon correspondant consent à me prêter sa chambre. On m’entraîne à l’extrémité de la ville, dans un quartier ouvrier, et je dois monter tout en haut de la maison. La chambre est une pauvre mansarde ; on m’y laisse en me recommandant de ne faire aucun bruit qui puisse révéler ma présence.