Impossible d’entrer dans le lit dont on a négligé de changer les draps. Je me résigne à m’étendre tout habillée sur la couverture. Mais je ne puis dormir. J’ai déjà perdu ma confiance en ces gens qui me paraissent bizarres. Ils ont déchargé mon revolver et l’ont gardé sous prétexte que ce serait dangereux pour moi d’être trouvée porteur d’une arme au cas où je serais arrêtée.
Mais j’ai besoin d’eux ; il y a encore une frontière à traverser et je ne sais pas le chemin.
Ce n’est qu’à une heure de l’après-midi, le lendemain, que l’un des hommes vient me délivrer. « Il a demandé, me dit-il, un passeport pour moi, en me faisant passer pour sa sœur. » Nous allons ensemble au bureau ; on nous dit d’attendre cinq jours.
C’est fou ; pendant les cinq jours, on fera une enquête et on verra bien que j’ai donné un faux nom. J’insiste pour passer de suite la frontière suisse-allemande. Les deux hommes — mon correspondant est revenu — n’en finissent pas de se concerter en allemand ; une partie de l’après-midi est perdue.
Enfin, j’obtiens qu’on se mette en route. Nous marchons deux heures à travers une forêt ; un homme nous croise et l’un de mes compagnons me dit : « détective ! »
Nous nous appliquons à prendre les allures de promeneurs inoffensifs. Mon correspondant retire sa jaquette et la met sur son bras ; moi, je cueille des fleurs sauvages et commence un bouquet. Nous côtoyons la frontière, que marquent des bornes de pierres grises échelonnées tous les vingt mètres ; nous la franchissons enfin, sans paraître nous en douter ; nous sommes en Allemagne. Mais nous avons manqué le train, à la petite gare où je devais le prendre, il faut aller à pied jusqu’à Lorrach.
Au bout d’une heure de marche, voilà que nous tombons devant un poste de police. On demande leurs papiers aux hommes, comme je suis une femme, on néglige de me les demander ; mais il faut retourner en Suisse.
Je suis au désespoir. Les hommes, eux, prennent la chose avec désinvolture : ils ne connaissaient pas, disent-ils, le chemin ; ils se sont trompés.
Je suis brisée de fatigue et veux aller à l’hôtel. « Impossible, affirment-ils ; tous les hôtels sont visités par la police, d’ailleurs le village est petit, il n’y a pas d’étrangers, on vous remarquerait tout de suite ; il faut retourner à Bâle. » J’ai déjà dépensé deux cents francs et je ne suis pas plus avancée.
Nous rencontrons un jeune ouvrier, à la physionomie éveillée. C’est un ami de mes compagnons ; il descend de sa bicyclette pour leur dire bonjour ; au guidon de la machine est attaché un gros bouquet de roses.