Tous trois se concertent en allemand, et je ne comprends rien à ce qu’ils disent.
Comme conclusion, mon correspondant, qui parle un peu français, me dit que le nouveau venu accepte de me passer la frontière à la condition que je lui paierai le voyage jusqu’à Francfort où il a une amie.
J’accepte ; je n’ai pas le choix des moyens dans ce pays dont j’ignore tout et qui est plein de policiers. Le jeune homme demande à changer de vêtements, nous l’attendons trois grandes heures.
Enfin le voilà ; mais il est près de dix heures, il fait nuit et j’hésite à passer par des chemins perdus avec cet homme que je ne connais pas ; je me sens d’ailleurs tout à fait hors d’état de fournir une longue course en montagne.
Nous retournons coucher à Bâle, il se trouve que mon nouveau guide connaît un hôtel sûr.
Au matin il arrive avec une heure de retard ; il insiste pour payer la dépense ; mon mauvais allemand, dit-il, me compromettrait. Je lui donne cinquante francs ; il oublie de me rendre la monnaie ; enfin !
Il est huit heures du matin ; un soleil radieux illumine les rues de Bâle, les ouvrières par bandes vont au travail. J’ai oublié mes fatigues et me sens toute ragaillardie. Nous prenons un tramway, puis nous marchons à pied très longtemps hors de la ville.
Il fait une chaleur torride. Nous devons franchir une colline assez élevée, mon cœur bat avec violence ; tous les cinquante mètres je me couche à terre pour récupérer mon souffle. Par malheur nous nous égarons : mon compagnon ne retrouve pas le banc qu’il a repéré dans ses précédents voyages ; il faut redescendre un peu. Enfin le banc est trouvé, on remonte et je vois avec joie les fameuses bornes de pierre grise.
On les franchit, mais deux paysans nous ont vus et, contretemps plus fâcheux encore, j’ai déchiré tous mes bas. Que pensera-t-on de cette femme bien vêtue qui, avec des chaussures élégantes, porte des bas déchirés ? Car le danger n’est pas fini quand on a passé la frontière : il y a des postes de douaniers sur une longueur de plusieurs kilomètres. Les villages aussi sont dangereux, tout étranger est suspect, surtout une femme que l’on remarque davantage. Le jeune homme se retourne à chaque instant pour voir si nous sommes suivis ; il trouve compromettante une magnifique carte du pays que j’ai achetée à Bâle et il la jette dans le ruisseau.
Il fait, je le répète, une chaleur torride et nous devons faire des kilomètres sous le soleil brûlant ; mes vêtements sont entièrement mouillés de sueur ; enfin, on arrive à Lorrach. Au premier mercier, mon compagnon achète des bas, il tient absolument à entrer seul dans la boutique, mon accent français, dit-il, me trahirait. Je comprends qu’il a pour exagérer le danger des raisons qui ne sont pas toutes honnêtes, mais j’ai besoin de lui, tant pis si je suis volée, il faut passer, tout est là.