Impossible de prendre le train à Lorrach ; il fait un détour ; il nous ramènerait à Bâle et on aurait passé la frontière inutilement. Il faut faire huit kilomètres en montagne pour gagner une petite gare dont j’ai oublié le nom. Je me sens incapable de les faire à pied, heureusement on peut prendre une voiture.
Nous allons au restaurant et, à la cabine de toilette, je change de bas ; me voilà redevenue une personne normale.
Mon compagnon cependant tient absolument à ce que nous nous dissimulions dans un coin obscur. J’ai dans un papier quelques mouchoirs neufs portant l’étiquette de « La Samaritaine » de Paris, il trouve cela très compromettant ; il arrache les étiquettes et les déchire en petits morceaux. Et je me trahis à chaque instant, dit-il, par exemple en demandant un verre de cognac. Une allemande ne boit pas de cognac. Enfin la voiture qu’il a commandée est annoncée : c’est un landau, s’il vous plaît, mais tout à fait délabré. Tel qu’il est, il nous vaut le respect du garçon d’hôtel qui s’incline très bas devant nous, lorsque nous montons en voiture.
Enfin nous voilà partis ; on baisse la capote pour éviter d’être vus ; les chevaux marchent très lentement à cause de la grosse chaleur : d’ailleurs la route monte. Des nuées d’insectes volent autour de nous. Mon compagnon les attrape et leur arrache la tête en disant : « Ich bin bolchevick ! » J’essaie de le faire cesser car je trouve que même un insecte a le droit à la vie, et je tente aussi de lui faire entendre, avec mon mauvais allemand, que le bolchevisme n’est pas ce qu’il croit. Vains efforts : mon compagnon est une jeune brute et il me devient de plus en plus antipathique.
Nous arrivons enfin au village où se trouve la gare à laquelle nous devons prendre le train. Mais il y a trois heures à attendre, nous les passons dans un cabaret où nous prenons force bière pour nous faire tolérer de la préposée pendant un temps aussi long. Je regrette vivement d’avoir accepté d’emmener le jeune homme à Francfort ; mais tout de même je juge qu’il m’est encore utile dans ce coin perdu où il n’y a pas un étranger. Si on nous interroge, il peut répondre en bon allemand.
La gare est pleine de paysans et d’ouvriers ; les femmes portent un costume analogue à celui des Suissesses : grand chapeau de paille, larges manches de toile blanche, énormes chaînes de métal en manière de collier. On prend des secondes, nous y sommes seuls, je respire.
Fribourg ! Oh la jolie ville moyenâgeuse avec ses maisons en briques rouges décorées de motifs dorés. Je n’ai malheureusement guère le temps de la voir, le train pour Francfort part à minuit et je dois absolument me reposer, car je suis brisée de fatigue.
Avec beaucoup de peine on trouve un hôtel ; c’est le soir, les sons harmonieux d’un violon arrivent jusqu’à ma chambre et dans la cour retentissent des appels de jeunes filles : Frida ! Frida ! sur un ton affectueux. Je pense à la jeunesse de Gœthe et une grande impression de fraîcheur et de paix m’envahit. Hélas, tout ce charme n’est pas pour moi. Si ces gens me connaissaient, ils me chasseraient avec des injures, car je suis la Française détestée et plus haïe encore la bolcheviste qui s’en va vers l’Est, là où le peuple en fureur a abattu les classes dominantes.
Mon compagnon doit venir me prendre à l’heure du train ; il arrive ; nous nous dirigeons vers la gare à travers la ville presque obscure. Des bandes d’étudiants, coiffés de leur casquette d’uniforme, déambulent en discutant sur le trottoir. J’envie leur âge et leurs illusions ; à vingt ans, on croit aux livres, on prend les théories philosophiques au plus grand sérieux ; il est de ces jeunes gens qui se sont suicidés pour un philosophe. J’évoque Stirner, Nietzsche et je voudrais rester là à discuter aussi en me promenant dans cette jolie ville. N’en ai-je donc plus d’illusions, moi qui tente ce voyage plein d’embûches pour aller là-bas voir la réalisation de mon rêve. Non, non, au fond de moi-même, je n’en ai plus et depuis longtemps, je le sais bien. Je n’ignore pas que la vie est peu de chose et que les hommes ne valent pas cher.
Mon compagnon me rappelle sa fâcheuse présence ; il prétend que nous devons avoir peur de ces jeunes gens et qu’il faut les éviter : ils détestent les Français dit-il.