Nous nous engageons dans des rues étroites et noires où nous perdons le chemin. Enfin, après avoir demandé plusieurs fois aux rares passants, nous finissons par regagner la gare.

Nous sommes seuls dans le compartiment de seconde. J’appréhende de dormir aux côtés de ce si jeune homme qui ne m’inspire aucune confiance. Je ne le crois pas capable de m’assassiner, mais il peut bien me voler et s’enfuir. Ma fatigue cependant est si grande qu’elle l’emporte sur la crainte, je perds conscience.

Au réveil, le jeune homme me présente mon porte-monnaie qui est tombé, dit-il, de ma poche. Heureusement il ne contient pas grand chose, la plus forte part de mon avoir est cachée dans mes sous-vêtements.

Voilà que maintenant ce jeune Suisse veut m’accompagner jusqu’à Berlin. Il insiste sur les dangers que mon ignorance de la langue allemande me fait courir. Ces dangers, je les connais, je suis déjà allée en Allemagne l’année précédente ; je sais qu’ils ne sont plus, à beaucoup près, aussi grands qu’à la frontière Suisse. Avec de la prudence en prenant soin de parler le moins possible, j’ai les plus grandes chances de voyager sans encombre. L’année précédente j’avais un passeport ; mais jamais on ne me l’a demandé en Allemagne. Je refroidis donc l’ardeur de mon compagnon en lui disant que j’ai peu d’argent et que j’ai déjà fait un grand sacrifice en l’emmenant jusqu’à Francfort.

A l’hôtel francfortois où nous sommes descendus mon guide me réclame pour prix de ses services mille francs suisses, soit environ deux mille quatre cent francs français. C’est plus que je ne possède, je refuse naturellement. Il parle haut, menace de me dénoncer et notre discussion attire déjà l’attention des clients, dont les têtes se tournent vers nous ; vite je règle l’addition et quitte l’hôtel.

Nouvelle discussion dans la rue où le personnage m’a suivie ; on lui a dit paraît-il que je suis couverte d’or ; quand on va en Russie faire de la politique, affirme-t-il, c’est qu’on a de l’argent. Je n’ai pas trop peur de ses menaces ; n’est-il pas mon complice ; en me dénonçant, il se dénonce lui-même. Ce que je crains, c’est que cette dispute n’attire les passants, un policier viendra, on me demandera mon passeport et comme je n’en ai pas je serai arrêtée et conduite à la frontière française. A la fin, le sympathique jeune homme me dit qu’en lui donnant cinq cent francs et ma montre en or, je serai délivrée de sa présence. Je cède, que faire d’autre dans les conditions où je me trouve.

Me voilà libre enfin ; mais le train de Berlin ne part qu’à neuf heures du soir et il est midi. Je n’ose me promener en ville, Francfort, qui a subi l’occupation, est très montée contre les Français. J’ai déjà eu à subir les injures des passants ; je me tiens donc au buffet de la gare, il y a des étrangers, je ne suis pas remarquée.

Mon billet est pris, mais je ne sais pas à quel perron viendra le train, grave contretemps ; l’année dernière je me suis trompée de train en Allemagne et j’ai dû faire inutilement un long voyage. Il y a dans le hall un tableau très bien fait donnant les heures des trains et les perrons, mais il est en allemand et je n’y comprends rien. Il n’y a pas à hésiter, il faut me renseigner auprès de quelqu’un malgré toute la crainte que cette démarche m’inspire.

J’appelle le garçon, mais il ne sait pas, il va chercher le surveillant du hall. Les questions commencent, ce que justement j’appréhendais. Ah ! vous allez à Berlin ? Pourquoi faire ? De quel pays êtes-vous ? etc., etc. Je réponds que je suis de Genève et que je vais à Berlin voir ma sœur, mariée à un Allemand : — Ah bien, alors, on vient vous chercher, à quelle gare ? J’ignore le nom des gares de Berlin où je ne suis jamais allée. Je feins une grande inquiétude : comment faire, dis-je, j’ai oublié le nom de la gare. Mais l’employé est bien bon enfant, il veut m’aider. N’est-ce pas, dit-il, Friedrichsbahnhof. Je saute sur ce nom. Ah oui, c’est cela. — Alors le train est à neuf heures, perron numéro trois, — grand merci — je donne deux marks à l’homme, il est enchanté, moi aussi.

J’arrive à Berlin à sept heures du matin ; toutes les boutiques sont fermées ; je vais au hasard par les rues. J’ai plusieurs adresses, mais ce sont des boutiques ou des bureaux ; ils seront fermés aussi. Dans les rues on se retourne sur mon passage ; mais ce n’est pas la malveillance de Francfort. Je sens qu’ici, en prenant des précautions, il me sera possible de me promener en ville. J’ai faim ; je me risque dans une crémerie-charcuterie comme il y en a beaucoup en Allemagne. Que de saucisses ! Si l’Allemagne a jeûné pendant la guerre, elle se rattrape à présent. Je sors mon mauvais allemand pour demander à manger, on me sert sans réflexions.