Je hèle un fiacre pour me faire conduire à une adresse. C’est très loin, je traverse des quartiers ouvriers d’assez belle apparence, les rues sont larges et tous les balcons sont pleins de fleurs. J’arrive à destination, le cocher me réclame quatre vingts marks pour la course. Je sais que l’Allemagne paiera, mais en attendant !
Me voilà dans la boutique d’un libraire. Personne ne parle français et j’ai toutes les peines du monde à m’expliquer en allemand. C’est tout ce que vous savez d’allemand, me dit le camarade sur un ton de reproche. Je montre mes papiers, on les juge bons, mais je suis tombée chez les syndicalistes. Adressez-vous, me dit-on, au Parti. Un jeune homme m’y conduit et j’arrive au bureau de la secrétaire des femmes. Elle parle français et me reçoit bien, car elle connaît mon nom.
Ah ! Madeleine Pelletier ! vous faites bien d’aller en Russie, tous les propagandistes devraient faire ce voyage ; vous en reviendrez transformée. Je lui raconte mes petites misères ; le guide malhonnête, la montre extorquée, etc.
— Bah, fait-elle, une montre, qu’est-ce que cela ; vous en achèterez une autre, l’essentiel, c’est d’arriver là-bas !
Là-bas ! L’enthousiasme me prend. Est-ce vraiment une vie supérieure qu’on va chercher là-bas. Je l’espère, puisque j’y vais, mais je n’en suis pas sûre. Les paroles de cette femme me galvanisent. Si vraiment l’idéal est là-bas, qu’importent en effet, les pertes d’argent. La fatigue, les dangers même ne sont rien ; je me sens disposée à tout braver pour aller recevoir, à la Rome nouvelle, le baptême révolutionnaire.
La secrétaire des femmes m’a fait un papier et une jeune fille me conduit par les rues de Berlin. Nous pénétrons dans la boutique d’un tailleur : on me fait passer dans une arrière chambre. Un homme d’une quarantaine d’années est là, assis devant une table minuscule en bois blanc. Il donne audience à un jeune homme : sur des chaises une vingtaine de personnes attendent leur tour d’être reçues.
On parle là toutes les langues de l’Europe ; c’est une vraie tour de Babel. Un grand sentiment de la force de la Troisième Internationale remplit mon cœur. Je m’imagine cet homme comme le point d’attache de nombreux fils qui aboutissent à toutes les capitales du monde et transmettent l’incitation révolutionnaire.
C’est mon tour. Le « chef » parle assez bien le français ; il m’interroge sur mon passé politique. Je fais un résumé de ma vie de propagandiste et je remets les papiers qui prouvent mon affiliation au Parti. J’inspire confiance, je le sens bien ; il me déclare que j’irai en Russie.
Mais vous devez, ajoute le « chef » vous « laisser photographier » : ce n’est pas difficile, fait-il, vous n’avez qu’à vous asseoir.
Comment donc, mais tant que vous voudrez ; je comprends cette précaution, bonne contre l’espionnage. Comme je ne suis pas une espionne et que je n’ai pas envie de le devenir, elle ne me gêne en rien.