Ne vous inquiétez pas de l’argent, ajoute-t-il, quand vous n’en aurez plus, vous m’en demanderez.

Il m’a donné un guide qui me conduit dans un autre bureau où on doit me donner un « billet de logement », chez un camarade, car les hôtels sont dangereux pour moi, paraît-il. Aimable figure, ce guide. Il a dix sept ans et sort du lycée. Son père, me dit-il, l’a « jeté » parce qu’il a pris part aux émeutes de mars. Ce père est socialiste, mais pas communiste. Maintenant le jeune homme vit à son compte : il est employé au Parti. Son admiration pour « le chef » éclate dans tous ses propos ; il ne parle que de lui.

Le bureau où nous allons ne m’impressionne pas aussi bien. Je retrouve là l’indifférence, l’impolitesse même que j’ai tant de fois rencontrée ailleurs. On me fait attendre une grande heure pour me donner les premières adresses venues sans aucun égard pour ma qualité de docteur que j’ai déclinée à dessein, espérant qu’on me logerait chez des camarades cultivés intellectuellement.

Nous prenons le tramway et arrivons dans un quartier ouvrier. Après avoir grimpé cinq étages nous sommes reçus plus que froidement par un homme qui ne retire même pas sa pipe pour nous parler. Dans un coin de la pièce, une femme confectionne à la machine des uniformes militaires.

Il n’y a pas de chambre, tant mieux ; j’avais déjà peur d’être forcée d’habiter dans un pareil endroit. De nouveau, un tramway, suivi d’un escalier sordide. Cette fois, on ne trouve personne. Je suis brisée de fatigue, il y a plusieurs nuits que je ne me suis pas couchée ; tant pis, je préfère aller à l’hôtel et courir le risque d’être arrêtée.

Mais Berlin est plein de voyageurs : tous les hôtels sont complets. Je finis par en trouver un ; la chambre, l’unique qui reste, donne sur une petite cour ; elle empeste l’odeur sui generis des hôtels mal tenus.

Le portier me fait un tas de questions. De quel pays êtes-vous ? Que venez-vous faire à Berlin ? etc. J’ai déjà peur. Je réponds que je suis Mlle Grandchamp, institutrice à Genève et que je viens à Berlin pour acheter des livres de classe.

Je quitte le lendemain cet hôtel qui ne m’inspire pas confiance et, après beaucoup de recherche coûteuses, car pour ne pas accaparer mon guide je me dirige seule en prenant des fiacres, je finis par trouver pour trente trois marks par jour une chambre assez propre dans un hôtel pensions. Mêmes questions du tenancier et puis, la porte principale est toujours fermée à clef. Quand on veut sortir, il faut sonner ; alors le patron, un grand sec à figure sinistre, arrive avec une énorme clef ; j’ai des frissons dans le dos.

Je circule à peu près librement dans Berlin. Je dis à peu près, car j’ai le malheur d’être femme et l’Allemagne très civilisée à d’autres égards ne semble pas encore habituée à ce qu’une femme voyage seule. J’ai beaucoup de peine à me débrouiller, car je n’ose demander mon chemin aux passants. Je n’ose pas non plus aller voir les musées, il faudrait parler, sortir mon mauvais allemand ; un agent de police pourrait s’approcher et me demander mes papiers.

Je ne me sens à peu près à mon aise que dans les grands magasins de nouveautés ; j’y ai, en outre, l’avantage de trouver un « reisebüro » où on me change sans faire de réflexion mes francs contre des marks. C’est très précieux.