Cependant j’ai voulu acheter des chaussures et, comme on ne comprenait pas mon allemand on m’a dépêché une vendeuse qui parle français. « Ah ! je vous devine bien, me fait-elle malicieusement. Vous voyagez dans les régions occupées et vous êtes venue faire un petit tour à Berlin, en fraude. Je m’y connais ! »

Je souris d’un air entendu : « C’est cela ; mais chut ! »

Une aventure plus sérieuse m’arrive dans un établissement de bains. Avec la chaleur qu’il fait mes vêtements sont trempés de sueur et je suis fort mal à mon aise. J’avais une robe légère ; mais elle est restée à la frontière suisse, je suis dans mon tailleur de demi-saison. Un bain me serait fort agréable, mais où aller, je n’ose rien demander à personne, j’ai bien un guide de Berlin, mais il est en allemand et ne me sert à rien.

Enfin, je vois sur la Potsdamerplatz une colonne de publicité qui indique un établissement « où on peut trouver un bain agréable » ; je m’y fais conduire en taxi.

L’établissement est au fond d’une cour, son installation est des plus modestes ; trois pièces aux murs déteints, une unique baignoire, des lits de massage. On me fait déshabiller et la baigneuse paraît fort intriguée par mes vêtements entièrement mouillés par la transpiration. On me met dans une baignoire où il y a très peu d’eau et on me lave au savon devant tout le monde. Après le bain, le massage ; je m’étends nue sur un lit où on se met en devoir de me masser. Les questions commencent. Qui je suis ? De quel pays ? Je parais très fatiguée, pourquoi ? Comment il se fait que mes vêtements soient mouillés etc., etc. Je suis très embarrassée et je réponds au hasard que je m’appelle Rosenblum et que je suis Russe ; j’ajoute que je suis médecin, pensant contenir par le respect ces prolétaires de l’art médical. Mais je n’ai fait que déchaîner leur curiosité. Ah ! je suis docteur et Russe ; alors je vais en Russie, je suis de la Croix Rouge qui va soigner le choléra. Je réponds oui ; tout le monde, personnel et clientes, entoure mon lit où je suis en fâcheuse posture. Enfin, c’est fini ; j’ai hâte de fuir et je m’habille si rapidement que j’oublie de mettre ma chemise ; elle reste à l’établissement.

Je m’ennuie beaucoup, pas de journaux français, pas de livres. L’hôtel me pèse, je m’y sens observée et n’y reste que pour dormir. Du matin au soir, j’erre dans les rues, entrant pour me reposer dans les « conditorei-cafés » le jour, dans les cinémas le soir. L’organisation se charge bien de me faire partir en Russie, mais pas de me faire passer le temps agréablement à Berlin. Il faudrait avoir des relations et je ne connais pas un chat. Le « chef » a ordonné au « disciple », le jeune homme dont j’ai parlé de me faire faire un tour d’une heure en fiacre : c’est déjà très beau. Je vois ainsi le château, Unter den Linden ; le jeune homme me montre l’endroit où Liebknecht est tombé. Le cocher nous désigne avec des remarques assez spirituelles, les statues des rois qui ornent l’avenue du Bois de Boulogne berlinoise.

Le « disciple » fait un jeu de mots sur le nom de l’endroit : « Tiergarten », jardin des animaux. « C’est ici le jardin », dit-il, et (montrant les statues des rois), « voilà les animaux ! »

Je remarque que les employés allemands sont très consciencieux. Avant de me vendre une paire de bas, la vendeuse y passe la main pour s’assurer qu’ils ne sont pas déchirés ; en France on n’aurait pas ce scrupule. En revanche, quel bureaucratisme ; il faut aller payer avec sa fiche, apporter la fiche acquittée à l’enveloppeuse qui, alors seulement, vous abandonne le paquet.

Les restaurants sont très inférieurs aux nôtres. Rien d’analogue à nos « Chartier » et « Duval » parisiens où, pour une somme modeste on a un dîner bon à la fois et bien présenté, partout les saucisses et la choucroute servis à la diable sur un coin de table. Et comme les garçons sont lents, il faut plus d’une heure pour déjeuner.

Je vais quelquefois dans le bureau où on prépare mon départ, mais je m’y ennuie, personne ne parle le français sauf le chef qui a autre chose à faire qu’à m’entretenir ; une centaine d’hommes passent en un jour devant son bureau. Il y a bien aussi des employés, des dactylos, mais tout ce monde parle allemand.