Un grand jeune homme blond a attiré mon attention. Sa mise est soignée, son allure élégante ; il parle français avec le « chef ». Mais j’entends des mots qui me retiennent à distance : « dangereux… ne pas aller à la gare… abandonnez plutôt vos bagages… » Peut-être ce jeune homme doit-il rester inconnu, même des camarades.
La nuit à l’hôtel je suis loin d’être rassurée.
Le « chef » m’a dit plusieurs fois que j’y courais le risque d’être arrêtée. Une nuit je vois par la fenêtre ouverte un agent de police qui semble en faction sur le trottoir, juste en face de la maison. Il reste là et bientôt un homme en civil, assez bien habillé s’approche de lui, lui dit quelque chose et s’en va. L’émotion m’étreint. Evidemment, ce civil est un chef ; il a donné à l’agent l’ordre de surveiller l’hôtel. Demain au jour je serai arrêtée. J’ai envie de fuir, mais impossible, il faudrait sonner le patron de l’hôtel. Que penserait-il de cette sortie à deux heures du matin ! D’ailleurs fuir serait inutile. Si c’est vraiment pour moi que cet agent est là, il m’arrêtera à la sortie ; si ce n’est pas pour moi, mieux vaut rester allongée sur mon lit que d’errer par les rues désertes. Je calme mes nerfs comme je puis en m’arrêtant à l’idée que peut-être l’agent surveille la rue, tout simplement. Enfin, le jour tant désiré, le jour après lequel soupirent les malades et aussi les inquiets comme moi, illumine mes carreaux et personne ne vient me ravir ma liberté.
Le « chef » m’annonce que je vais partir, mais que je serai « illégale », c’est-à-dire sans passeport. « On est mal avec les Etats-tampons, explique-t-il, les passeports sont très difficiles à obtenir. »
Je tremble intérieurement à cette décision ; mais comment avouer la peur dans un pareil milieu ? Je m’efforce donc de ne rien laisser paraître de l’émotion qui m’agite.
Décidément on a confiance en moi, on me donne deux mille marks avec lesquels je dois acheter des médicaments pour la Russie. Afin de faciliter les achats on me donne le jeune « disciple ». — « Vous en avez une chance ! fait-il en chemin. Il y en a qui attendent un mois ici et vous partez au bout de six jours. » Il me regarde avec admiration : « Illégale ! »
Une phrase du « Petit Duc » me chante :
Vraiment c’est bien joli la guerre
C’est si amusant le danger.
Tout de même malgré le plaisir incontestable du risque je préférerais ne pas être illégale et voyager confortablement avec un passeport.