L’achat des médicaments est difficile. Mon guide sait l’allemand, mais il ne connaît pas les termes de médecine. Je désire joindre à la pharmacie quelques instruments de chirurgie ; j’ai lu à Paris dans les journaux qu’il n’y avait que trois forceps à Moscou : achetons-en un, cela fera quatre. Mais « le disciple » ne sait pas ce que c’est qu’un forceps et je me tire d’affaire en demandant à l’employé un « instrument pour tirer l’enfant de la mère ». Il comprend et m’apporte un superbe tarnier qui n’est pas cher : trois cent cinquante marks.
Pour avoir des canules à lavement, j’essaie de toutes les périphrases, on ne comprend pas. A la fin, de guerre lasse, j’attrape un caoutchouc qui traîne sur le comptoir et fais le simulacre d’administrer au disciple un « bouillon pointu ». Tout le magasin éclate de rire, on a enfin compris ce que je désire.
Dans la conversation je viens à raconter à mon guide que j’ai appris un peu de chimie.
— Ah ! fait-il avec admiration, vous avez à Paris un laboratoire illégal !
Dans son enthousiasme de néophyte communiste, il ne comprend la chimie qu’au point de vue des bombes.
On m’a adjoint deux Italiens qui vont en Russie pour y rester. Ils sont accusés de meurtre politique dans leur pays. Au cours d’une émeute, un bourgeois a été tué, on prétend que ce sont eux les meurtriers. Ils s’en défendent, mais quand même il faut fuir ; ils vont en Russie chercher un refuge. L’un d’eux a été, me dit-il pendant deux heures le dictateur de la ville : c’est un ouvrier assez cultivé qui s’est instruit dans les universités populaires. L’autre a fait la guerre pendant sept ans, il y a contracté avec cinq blessures une bonne dose d’insouciance et une remarquable faculté de s’adapter à toutes les situations.
Le jour du départ arrive ; le « chef » m’explique que je devrai suivre un camarade qu’il me présente ; il fait aussi dans leur langue, aux Italiens, des recommandations.
Notre nouveau guide est un grand sec aux allures de lieutenant allemand. Il ne sait pas un mot de français et il prend avec nous des allures de chef qui indisposent fort l’ex-dictateur.
Nous avons pris un taxi-auto. Avec mes médicaments, mes instruments, mes vivres, car le « chef » de Berlin m’a fait acheter force boîtes de conserves, nous avons beaucoup de bagages. Tout à coup, sans raison apparente, le guide nous fait descendre au beau milieu d’une place. « Que faut-il faire ? lui dis-je en allemand. — Vous asseoir ! » répondit-il d’un ton sec et il nous désigne un banc. Je me sens très mortifiée et commence à trouver que tout n’est pas rose dans la dictature prolétarienne.
Notre guide ne s’est pas assis, lui ; il se promène de long en large sur la place et paraît très agité. Evidemment, il attend quelqu’un qui ne vient pas. Enfin après trois quarts d’heure, un jeune homme, un grand portefeuille sous le bras, s’avance vers lui. Il lui remet des papiers et notre guide en échange signe une feuille sur son genou. Vite on nous emballe dans un taxi et nous filons à la gare.