Malgré toute la diligence du chauffeur le train est manqué. « Gehen Sie schlafen ! » Allez vous coucher, me dit le lieutenant et il nous tourne le dos.

Encore un jour à passer à Berlin. Je connais, sur les bords de la Sprée un restaurant où il y a de la musique : j’y conduis mes deux nouveaux camarades.

Nous nous installons à la terrasse. La vue n’a rien d’enchanteur, le fleuve étroit, les quais sont noirs de fumée ; avec le métro qui passe tout près sur le pont. « Ce n’est pas beau ! » s’exclame en français l’ex-dictateur. Cette remarque désobligeante nous vaut les regards courroucés du dîneur de la table voisine. Il restera à nous écouter tout le temps de notre repas ; je ne suis pas rassurée du tout.

Enfin, le lendemain, nous partons pour de bon : nous voilà installés tous les quatre dans un compartiment de troisième. Où allons-nous ? Le lieutenant a négligé de nous le dire et cette façon cavalière d’en user avec nous a le don d’agacer l’ex-dictateur. Comme je suis la seule à savoir un peu d’allemand, il me tarabuste pour que je pose des questions à notre guide. Je n’ose pas. Je connais les façons mystérieuses de la conspiration et, d’ailleurs, on m’a déjà fait la leçon à Berlin : « Jamais de questions ! »

Au reste, je ne suis pas le moins du monde inquiète. Où on va ? Nous le verrons bien : nous ne voyageons pas dans un sac. Pourquoi nous voudrait-on du mal, puisqu’on nous paie le voyage ? Si on n’avait pas eu confiance en nous, on ne nous aurait pas reçus à Berlin.

Nous roulons vers le nord. Au soir le « lieutenant » tire de son « portefeuille diplomatique » — qui baisse, du coup, singulièrement dans mon estime — du pain et des saucisses. Il nous distribue la nourriture et, à un arrêt, il descend nous acheter des bouteilles de limonade. Mes compagnons reprennent confiance ; ils commencent à croire qu’en effet on ne veut pas nous tuer.

— La mer ?

— Ya.

— Bateau ?

— Ya.