— Petit bateau ?

— Non, grand bateau.

Je suis justement devant ce grand bateau : il est superbe et rempli de monde. Nous nous embarquons ; la mer est magnifique, éclairée par des phares de toutes les couleurs. Notre guide nous fausse tout de suite compagnie pour aller sans doute dormir dans quelque cabine ; les Italiens sont tout à fait choqués de ses façons. Moi, je ne m’en formalise guère. Evidemment, ce guide pourrait nous montrer plus d’urbanité ; mais que m’importe, après tout. L’essentiel est qu’il nous conduise où il faut, sans nous faire arrêter en route ; et il me paraît, à cet égard, connaître son affaire.

J’adore la mer, sa solitude immense répond à la tristesse habituelle de mon âme, et lorsque je la vois, elle m’attire. Naviguer, naviguer toujours, là-bas, loin, très loin. Je trouverai, sur l’autre rivage, le pays où on est heureux, où la vie vaut la peine d’être vécue parce que l’on travaille à une grande œuvre. Cette rêverie vague d’ordinaire, se concrétise maintenant ; j’évoque la Russie où un monde nouveau s’élabore. La terre promise ; c’est la Russie communiste qui réalise en ce moment les idées pour lesquelles j’ai milité pendant tant d’années !

Après une traversée de deux jours, nous débarquons. Un train est là ; tout le monde se dirige vers lui, excepté nous. Nous suivons le guide qui franchit le guichet du port.

Nous voilà dans un village qui est plein de police : à chaque instant, nous croisons un soldat qui fait les cent pas, baïonnette au canon. Notre guide a mis un doigt sur sa bouche pour nous inviter au silence.

Nous pénétrons dans une petite gare et nous nous installons au buffet. Défense de dire un mot et je me rends compte que notre silence lui aussi est suspect. Car nous attendons là pendant plus de deux heures, et ces quatre personnes qui gardent un silence absolu pendant si longtemps, doivent paraître au moins bizarres. Mais parler serait montrer que nous sommes étrangers ; on pourrait se demander d’où nous venons et pourquoi nous n’avons pas pris le train express qui vient de partir.

J’astique avec persévérance mon canif, pour me donner une contenance. Je trouve que le guide aurait dû commander un dîner complet pour bien disposer à notre égard le patron du buffet. Nous n’avons pris qu’un café. N’y tenant plus je me lève et vais acheter une revue illustrée ; à la regarder, je tire à peine un quart d’heure ; je recommence. Les Italiens font une tête de condamnés à mort attendant l’exécution. Enfin le guide va prendre nos billets, nous montons dans le train, quel soulagement ! Mais il ne faut pas songer à parler, il y a du monde dans le compartiment voisin.

Nous arriverons à une grande ville, par une pluie battante.

Deux inconnus s’emparent de mes bagages et me disent de les suivre ; je le fais avec peine, car ils marchent très vite et les rues sont mal éclairées. Enfin je les vois entrer dans une maison, j’y pénètre à mon tour.