Nous sommes chez des ouvriers. L’homme, taillé en hercule, est vêtu d’un pantalon et d’un tricot déboutonné. Je ne vois que ses bras énormes et sa poitrine très large, qui est entièrement couverte de poils ; c’est un terrassier. La femme, une grosse blonde, est déjà mère de cinq enfants. Je suis dans une sorte de chambre de réception proprement tenue, le logement accuse une certaine aisance. Les camarades qui m’ont amenée là me disent que j’y devrai rester plusieurs jours, parce qu’il faut un certain temps pour organiser le passage de la frontière. « Vous ne devez pas sortir, ajoutent-ils, vous seriez arrêtée, ici c’est plus dangereux qu’à Berlin. »

Mes conducteurs sont partis et me voilà seule avec mes nouveaux hôtes. La femme se met en devoir de verrouiller la porte et de fermer les doubles-rideaux. Elle me prépare un lit sur le canapé de cette sorte de salon : me sert un repas composé de saucisses et de tranches de boudin allemand.

Le ménage ne sait pas un mot de français, je ne puis échanger que quelques paroles. Comme il est tard, les époux se retirent dans leur chambre en me souhaitant une bonne nuit.

Malgré le bon accueil de mes hôtes, je me sens très mal chez eux. Leur logement n’est pas disposé pour recevoir un étranger ; il n’y a aucune commodité. Le jour, les enfants envahissent ma chambre, l’emplissant de leurs cris. Je me sens doublement en exil, loin de mon pays et loin de mon milieu. Si encore je pouvais lire ; mais pas un livre, pas même un journal.

A la fin je n’y tiens plus et je sors ; tant pis si on m’arrête.

Je suis affligée d’une robe grenat qui fait retourner les passants. C’est une faute ; il faut absolument qu’on ne me remarque pas. J’entre donc dans un magasin à l’effet d’acheter un manteau de caoutchouc de couleur foncée et un chapeau à la façon du pays. Cela ne va pas tout seul ; j’ai de la peine à me faire comprendre et on me fait, là encore, toutes sortes de questions qui me mettent au supplice. Enfin je sors sans encombre et j’ai la joie de constater que, revêtue de mon imperméable brun, coiffée de mon « reisehut » je passe inaperçue.

Le chef du parti communiste de la ville m’emmène promener une après-midi. C’est un homme d’une trentaine d’années, ancien ouvrier qui s’est instruit lui-même. Il n’ose se montrer avec moi dans les lieux fréquentés, nous prenons donc un tramway qui nous emmène dans la banlieue. Nous entrons dans un café décoré de peintures modernes. Il y a une terrasse au bord d’un étang. J’ai déjà pu remarquer combien les gens d’ici savent tirer parti du moindre point de vue. Mon compagnon trouve l’endroit enchanteur ; j’approuve par politesse : l’étang est petit, encaissé dans des maisons qui n’ont rien d’original. Je suis très triste ; voilà quinze jours que j’ai quitté Paris, quinze jours que je tremble. Déjà la dépendance dans laquelle je suis, me pèse lourdement ; je voudrais être à l’hôtel, aller au restaurant, au théâtre, me promener, faire ce que je veux, enfin !

Une après-midi, comme je rentre d’une promenade mélancolique à travers les rues, on m’annonce que je pars. Le « chef » a un sourire de pitié en me voyant manifester ma joie. Je n’ai plus, il est vrai, ma belle énergie de Berlin ; c’est que le milieu n’est plus le même.

Après de multiples précautions prises à la gare pour dépister les policiers, nous nous retrouvons, les Italiens et moi, dans un wagon de troisième avec un nouveau conducteur.

Je suis maintenant tout à fait rassurée. Le « chef », que je viens de quitter, m’a dit que je passerai la frontière dans les meilleures conditions. Une voiture diplomatique jouissant de l’exterritorialité doit venir me prendre et j’aurai pour compagnon un attaché d’ambassade. Aucun policier n’osera demander ses papiers à la compagne du diplomate ; au cas tout à fait improbable où cela arriverait, je déclarerais les avoir perdus, je donnerai cent marks à l’agent qui ne manquera pas de s’incliner très bas.