Je tire de mon soulier une recommandation en russe que je conservais pour la Russie ; à peine s’il daigne la prendre. Enfin, sur mon insistance il la lit et me déclare qu’elle ne vaut rien parce qu’il manque un cachet.

La maîtresse de la maison est intervenue dans le débat ; elle fait contre moi un réquisitoire terrible. Comme chef d’accusation, j’ai dédaigné son lit, j’ai dit que la maison était sale, je n’ai presque pas mangé. Conclusion je suis une bourgeoise.

Cela prêterait au ridicule, si ce n’était odieux. J’ai abandonné tout amour-propre et je me laisse aller à dire : « Quelle situation terrible ! » — Pas si terrible, dit celui des deux hommes qui parle un peu ma langue, il y a eu ici le front français ; des blessés, des morts ; leur situation était plus terrible que la vôtre.

Le front français ? En quoi peut-on m’imputer les excès de la guerre, moi qui toute ma vie l’ai combattue.

Les deux Italiens sont interrogés à leur tour ; la femme est pour eux pleine de bienveillance ; ils ont mangé, ils ont dormi. Evidemment ce sont de bons camarades.

La sentence est rendue. Les deux italiens iront en Russie et moi je n’irai pas ; on m’apportera demain un passeport pour la France.

Je bouillonne de rage impuissante. Ainsi je n’irai pas en Russie parce que j’ai refusé de coucher dans un lit infect. Cette femme ignorante et fruste décide du sort des camarades, ses avis puérils et vulgaires sont écoutés avec respect.

Qui croira à Paris cette histoire lorsque je la raconterai !

La nuit arrive ; la femme prépare un matelas pour les deux Italiens. Pour moi elle avance une chaise de bois qu’elle frappe violemment contre le sol et me dit : Voilà !

Je frissonne en pensant à la nuit d’insomnie ; la quatrième, décidément je laisserai ma vie dans ce voyage.