Mais je suis prise d’un hoquet nerveux qui ne cesse pas, je n’en suis pas effrayée, car j’ai eu bien des fois de pareilles crises. Mais la femme qui ne connaît pas cette maladie, prend peur. Elle m’apporte, en silence, un œuf, une tasse de thé et un sucrier. Ce dernier objet attire mon attention, c’est un verre à couvercle, comme il y en a en Allemagne dans les brasseries, j’examine le couvercle, il est en argent et porte une couronne royale avec deux initiales entrelacées : le verre d’un roi.
Voilà le jour, les Italiens se réveillent et nous délibérons sur notre situation. Où sommes-nous ? Nous n’en avons pas la moindre idée. Il apparaît que nous ne sommes pas chez des voleurs ; on ne nous veut pas de mal. Mais qui est cette femme ? Pourquoi nous laisse-t-on dans cette maison au lieu de nous faire continuer notre chemin, puisque la frontière est passée ?
Nous avons l’impression d’une organisation très mauvaise. Le fil parti de Berlin est coupé, nous sommes abandonnés dans un pays perdu. Mes camarades se désespèrent, surtout l’ex-dictateur, beaucoup plus nerveux que son ami.
Vers midi la femme nous sert un repas assez bon, mais nous n’avons guère d’appétit. La maison est en bois ; elle est composée de trois pièces : celle dans laquelle on pénètre d’abord, sert de cuisine, elle est meublée d’un fourneau tout délabré. De cette cuisine on pénètre dans la chambre à coucher, fermée seulement par un rideau très sale. Enfin une porte donne dans la plus grande des trois chambres : celle où nous nous tenons. Deux petites fenêtres à carreaux bleu-blanc-rouge, éclairent la pièce ; l’une donne sur la route, qui est en très mauvais état, elle est couverte d’au moins un pied de boue. Au travers des carreaux, nous apercevons d’autres maisons semblables à la nôtre, avec les mêmes petites fenêtres à carreaux multicolores.
Nous avons l’impression d’être très loin ; un de mes camarades dit qu’il a vu une fois au cinéma ce paysage. La pièce où nous sommes est pauvrement meublée, comme toute la maison ; une vieille armoire de bois peint, une table toute cassée, reléguée dans un coin et remplie de vêtements jetés en tas ; une autre table où nous mangeons, quelques chaises, une machine à coudre. La femme a travaillé dans la matinée à cette machine, elle est couturière.
Dans l’après-midi, deux hommes, assez bien habillés, pénètrent auprès de nous.
L’un porte sous le bras une serviette de diplomate ; il ne sait pas un mot de français. L’autre sait le français à peu près comme je sais l’allemand, c’est-à-dire très mal.
Ces hommes me font subir un examen politique qui me déconcerte absolument. Comment, mais n’ai-je pas été admise à Berlin ? Si on n’a pas confiance en moi pourquoi m’avoir fait venir jusqu’ici ? Le « diplomate » me transperce de son œil noir et dans mon impuissance à m’expliquer à cause de mon ignorance de l’allemand je perds absolument la tête, j’oublie le nom de la ville où je dois prendre le train pour la Russie. « Pourquoi, me dit-il d’un ton agressif, voulez-vous aller en Russie ?
— Mais parce que je suis communiste et désire assister à la réalisation de mes idées. »
Le « diplomate » semble ne pas comprendre ; il ricane méchamment.