— Kein passeport !

— Kein passeport ! font-ils tous deux, en levant les bras au ciel… Kein passeport !… ah !… ah !… illégal ! — Leur ton est celui du plus grand effroi. Illégal !… Illégal !… répètent-ils. Der tod ! (la mort !)

Je n’y comprends rien du tout. Comment ces gens ont-ils pu penser que nous puissions avoir un passeport ? Si nous en avions eu un, nous aurions pris le train. Ce n’est pas par plaisir que nous avons fait ce passage terrible. Mais je sais trop mal l’allemand pour demander des explications. Les deux guides se concertent et paraissent tout à fait effrayés.

Nous faisons encore environ deux kilomètres et voilà qu’on nous fait entrer dans une maison qui, dans l’obscurité, m’apparaît sordide. Une femme arrive en chemise, elle semble s’opposer vivement à notre intrusion.

Je crois d’abord qu’on veut seulement nous faire reposer quelques instants de notre marche exténuante. Mais un des guides me dit en allemand que nous devons rester là un temps indéterminé. Deux jours, trois jours ou plus, on ne sait pas.

Nous entrons tous trois dans une violente colère. Nous avons changé plusieurs fois de guides cette nuit, qui sait si nous ne sommes pas tombés entre les mains de voleurs qui veulent nous rançonner.

La femme s’approche de moi, et tente de me calmer par des caresses ; je la repousse violemment.

Les guides sont partis, la femme a allumé une bougie et étendu un matelas dans la pièce voisine, les deux Italiens vont s’y étendre et vaincus par la fatigue, ils dorment tout de suite. Elle m’invite à partager son lit ; les draps sont affreusement sales ; je refuse avec indignation.

D’ailleurs j’étouffe dans cette pièce où l’odeur est infecte, je remarque qu’il y a deux affreux grabats à fond de planches, quatre enfants dorment là tout habillés.

Je vais dans la pièce où dorment les hommes et m’asseois près de la fenêtre que j’ai ouverte. De notre situation, je ne m’en fais pas la moindre idée ; pourquoi faut-il rester là ? Sommes-nous toujours aux mains des camarades ? Ne nous a-t-on pas abandonnés, tout simplement pour se débarrasser de nous ? Autant de questions que je ne résous pas. La femme me regarde méchamment ; elle semble très fâchée contre moi.