L’autre Italien, lui, ne s’en fait pas ; il a fait la guerre à Tripoli et en Autriche. Il en a vu de toutes les couleurs et a appris à prendre le temps comme il vient. Il trompe son ennui en apprenant aux enfants des tours d’escamotage.
Voilà la troisième nuit. La femme me prépare un lit en rapprochant des chaises de bois, elle dispose dessus deux oreillers. Pour couverture, j’aurai son manteau d’hiver. Je suis effroyablement mal, mais ma fatigue est telle que je parviens à dormir là quelques heures.
Le lendemain, vers le soir, on signale une descente de police. Je vois les enfants se précipiter à travers la maison, ils fouillent l’armoire, grimpent sur la table pour atteindre une planche élevée, bouleversent les placards ; ils cherchent les papiers politiques. En moins d’un quart d’heure tout ce qu’il y avait de compromettant est brûlé dans le poêle de la cuisine.
— Voilà, dis-je à la mère, de bons petits conspirateurs. Ne disent-ils jamais aux autres enfants, que vous cachez des camarades ?
— Jamais !
Et le plus jeune des enfants, une petite fille, n’a que six ans.
La police ne vient pas ce jour-là. Jusqu’ici la perspective d’être arrêtée ne m’effraie pas. Que peut-on me faire ? Me reconduire en France. Or puisque je ne suis pas sûre d’aller en Russie, j’aimerais autant, ma foi, être arrêtée. Je le dis à la femme.
— Retourner en France, vous croyez cela, répond-elle. Pour avoir le droit d’exister dans ce pays, il faut un passeport spécial. Du moment que vous ne l’avez pas, c’est que vous avez passé la frontière illégalement. Si vous êtes passé illégalement, c’est que vous êtes communiste et les communistes on les fusille… sans jugement !
Et pour que je comprenne bien, elle appuie ses paroles d’un geste qui ne permet pas l’équivoque.
Un froid glacial me saisit toute entière. Mes compagnons sont dans la cuisine et n’ont pas entendu. Leur dire, à quoi bon, leur terreur ne ferait qu’augmenter la mienne.