Trois jours passent, la police ne vient pas.
Le quatrième jour, un « camarade » entre en coup de vent ; il nous annonce comme imminente, l’arrivée des policiers et nous fourre à la hâte dans la chambre à coucher. Je suis assise près de la fenêtre et je vois un agent en uniforme qui s’approche de la maison, le camarade se joint à nous ; la femme va ouvrir.
Minutes d’angoisse ! Je tiens à la main deux cents marks pour essayer de corrompre l’homme. Je l’entends qui parle avec la femme dans la cuisine ; puis tous deux passent dans la grande chambre. On entend le bruit de leurs voix pendant dix grandes minutes. Enfin, l’homme quitte la maison ; il n’a pas eu l’idée de regarder dans la chambre à coucher qui n’est pas fermée.
Sauvés ! Est-ce possible ?
Mais il faut fuir immédiatement ; on me jette un châle sur la tête et on m’entraîne à quelques cents mètres, dans une autre maison. Les Italiens sont emmenés ailleurs.
La maison est plus petite que celle que je viens de quitter. Elle n’a que deux pièces : la cuisine, où la famille se tient pendant le jour et la chambre à coucher, meublée de lits de fer sans draps, d’un buffet et d’une table de bois blanc grossièrement fabriquée. Le mari est charpentier, il les a faits lui-même. Le buffet n’est pas adossé au mur, il y a une penderie par derrière, c’est là que je me cacherai si on vient. Dans un angle de la pièce, un énorme morceau de lard, tout en graisse, pend du plafond.
Je suis loin d’être rassurée : je pense que la police n’aura pas de peine à me trouver, pour peu qu’elle le veuille. Et les paroles de ma dernière hôtesse me reviennent : « fusillée sans jugement ». Cela me paraît absurde, car, enfin, si je suis bolcheviste, mon ignorance de la langue me rend tout à fait inoffensive ; d’ailleurs, d’après les conventions bourgeoises, je n’appartiens pas aux gens d’ici, je suis Française et on n’a pas autre chose à faire qu’à me rendre à la France qui s’arrangera de moi. Oui, mais je sais aussi combien la guerre a bouleversé toutes les conventions. Aujourd’hui la bourgeoisie a fait litière des principes démocratiques : la liberté de penser a cessé d’exister. Il n’y a plus sur la terre entière que le duel formidable des deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat. Et je suis sur le terrain de la bataille. Les Etats-tampons, c’est l’Europe qui les a créés pour séparer la Russie bolcheviste des nations capitalistes. Qui sait, peut-être qu’il n’y a plus de lois ici et que tout est permis contre les communistes, quel que soit leur pays. C’est là qu’on a placé les fameux fils de fer barbelés de Clemenceau et dans ces fils je suis prise.
Derrière la table il y a une grande glace, je m’y regarde avec terreur. Du plomb fera de ma tête une bouillie, la cervelle jaillira. Pourquoi, qu’ai-je fait de criminel ? Je vais voir la Russie, est-ce que cela mérite la mort ? Je repasse ma vie de travail constant pour l’acquisition de la culture intellectuelle que je possède. Et ce sont des soldats, pour la plupart des brutes alcooliques qui me tueront. Je vois en esprit, le poteau d’exécution et j’éprouve la sensation affreuse que doit avoir l’animal pris au piège, avec en plus, hélas, l’imagination de l’homme.
Dans mon chapeau, dans mes vêtements, dans mes souliers j’ai des lettres de recommandations pour la Russie ; je brûle tout. Si vous n’avez aucun papier sur vous, m’a dit « Madame Defarge », vous pouvez encore avoir la chance de vous en tirer, mais si vous portez le moindre document politique, vous êtes perdue. On a fusillé un jeune homme de seize ans parce qu’on a trouvé dans sa poche un journal bolchevik !
Que faire ? Il faut cependant essayer de sortir de cette situation et pour cela je dois, avant tout, compter sur moi-même. J’écris une dizaine de lettres à mes amis de Paris. Si je ne suis pas arrêtée, peut-être m’accusera-t-on ensuite d’avoir eu peur ; mais si je suis arrêtée, les démarches qu’on aura faites empêcheront qu’on me traite sans ménagement, quitte à faire ensuite des excuses pour la méprise.