Evidemment tant que je ne suis pas arrêtée, je ne risque rien, mais qui sait si une fois en prison on me permettra d’écrire ? Le pays où on fusille un homme pour un journal, ne me paraît par très civilisé.

J’essaie de confier mes lettres à mon hôte ; il me dit qu’il n’a pas le temps de les porter.

Il me cache cependant, cet homme. Peut-être le paie-t-on pour cela ? mais enfin, payé ou non, il risque. C’est la race, je le vois, qu’il faut accuser. Partout les mêmes visages blancs, les mêmes cheveux blond clair et les mêmes yeux gris, effroyablement durs et je comprends qu’ici la vie humaine n’a aucune importance.

Tout de même Mme Defarge pense à moi : elle m’envoie l’aînée de ses enfants, une fillette de quatorze ans aux magnifiques cheveux dorés. C’est elle qui portera les lettres et pour plus de sûreté, elle ira les mettre en Allemagne. Elle a un passeport qui lui donne le libre accès de la frontière. Elle cache les lettres dans sa poitrine, la petite conspiratrice, pour que personne ne se doute de rien.

J’ai cessé de faire la difficile ; j’accepte de coucher sans draps sur des coussins infects. Heureusement mon lit est près de la fenêtre, la nuit je me lève furtivement pour ouvrir, car l’air est irrespirable.

Me voilà en prison chez ces paysans, impossible de quitter cette chambre, même pour aller aux commodités qui sont dans la cour, on me verrait. Pour les besoins naturels on me donne un vase de nuit, l’odeur devient infecte.

Et cette nouvelle prison ne vaut pas l’autre. Avec Mme Defarge je pouvais baragouiner un peu d’allemand. Ce n’était qu’une couturière de village, mais il y avait en elle le reflet du commissaire de Moscou, on pouvait échanger quelques idées. Ici, rien. Le mari ne rentre que le soir pour manger et dormir. Impossible de parler avec la femme, d’ailleurs elle ne sait que le letton, dont j’ignore le premier mot. Je suis modeste en disant que je ne sais pas un mot de letton ; j’ai fini par en apprendre un : « kallis ». La femme dit toute la journée ce mot pour apaiser les cris de son dernier-né qui a quinze jours. On m’a dit plus tard que « kalis » voulait dire : « qu’est-ce que c’est ». Mon hôtesse ne fait aucun ménage et la chambre devient d’une malpropreté telle que je finis, malgré ses protestations, par balayer, ce qui est pour moi un plaisir, dans mon désœuvrement. Lorsque le mari rentre elle coupe une tranche du morceau de graisse qui pend du plafond et elle le lui donne à manger avec un morceau de pain noir. C’est là le dîner.

Je suis un peu mieux traitée. A midi, pas toujours, car lorsque la femme part en course, on oublie de me faire manger, je suis gratifiée de deux œufs et d’un verre de thé. Quelquefois à la place des deux œufs, il y a un morceau de cochon salé à la « Lettoch » absolument immangeable pour mon pauvre estomac de parisienne.

Pas un livre ! Mon temps se passe à arpenter la pièce du matin au soir, comme un ours en cage. Je suis tellement déprimée que la satisfaction des nécessités de la nature est pour moi une distraction. Je désire la folie qui au moins me ferait oublier mon malheur, mais la folie ne vient pas, en dépit du bromure que je prends à haute dose pour m’abrutir.

Il y a des moments où je m’imagine subir les épreuves de quelque terrible Sainte-Vehme. Ma situation est pire ; le danger, hélas, n’a rien d’imaginaire.