Je n’ai pas encore pu savoir au juste pourquoi on me retient ici. Le salut, m’a-t-on dit, est à X…, à soixante kilomètres ; que ne m’y conduit-on ? S’il n’y a pas d’autres moyens, j’irai à pied, la nuit, le jour je me cacherai. On ne veut pas me laisser aller.

Le pays est plein de policiers, me dit Mme Defarge qui est venue me voir. Si vous mettez le pied dehors vous serez arrêtée infailliblement, et vous savez ce qui vous attend. Nous aussi d’ailleurs, nous serions pris avec vous. De quoi vous plaignez-vous ici ? Vous mangez, vous dormez, vous n’êtes pas mal. Prenez patience, on s’occupe de vous pour vous avoir un passeport ; vous partirez un jour ou l’autre.

Un matin, la fillette de Mme Defarge m’apporte une boulette de papier de soie. Je dois, dit-elle, lire et brûler. Je déplie la feuille ; il y est dit en très mauvais français que j’irai en Russie et que je partirai dans trois jours.

Je n’ose me réjouir ; j’ai été tant de fois trompée. Mais tout de même, je reprends un peu courage. Je me dis que si je manque de livres, j’ai mon cerveau qui est un livre, en somme. Au lieu de m’hypnotiser sur ma situation, je vais écrire des articles.

Les manuscrits se perdront, cela est plus que probable, mais pendant que j’écrirai le temps passera et c’est le principal. Je m’attache, bien entendu, à ne traiter que des sujets étrangers à la politique. Si on m’arrête ces études me serviront à prouver que je ne suis qu’un écrivain curieux de la Russie et non une femme politique.

Mais le jour annoncé passe sans rien m’apporter de nouveau. A travers le rideau de mousseline toujours tiré, je vois au loin dans les champs les paysannes qui vont et viennent librement. Pourquoi n’ai-je pas comme elles la liberté ? Et ma dépression morale est telle que pour avoir la liberté je consentirais à être l’une de ces femmes.

Le lendemain encore rien et personne ; je prends une forte dose de bromure.

Enfin, au bout de trois jours, la petite fille revient et à travers son allemand, je comprends que le camarade qui m’apportait le passeport sauveur a été arrêté ; le document est aux mains de la police. Toutes les démarches sont à recommencer.

C’est le 14 août, veille de grande fête, des chants et des musiques m’arrivent du lointain. Les enfants de mon hôtesse font dans un tonneau, un lavage sensationnel. Au soir, Mme Defarge et sa fillette viennent me voir et me proposent une petite promenade.

Une promenade ? Mais, les policiers ? Les policiers, ils dansent ; c’est grande fête aujourd’hui.